LE RITE ORIENTAL DE MISRAÏM

 

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La tradition maçonnique a cette particularité de s’enraciner dans l’histoire et de se fonder sur des mythes. Le rite oriental de Misraïm possède une historicité maintenant relativement bien établie, et a su intégrer des éléments trouvant leur origine dans les traditions et initiations occidentales plus anciennes. Car il faut bien distinguer les filiations historiques, de celles qui se fondent sur la communauté d’esprit et d’idéaux.

Le rite Oriental de Misraïm est l’un de ces rites que la légende, les mythes ou les fantasmes ont accompagnés durant toute son existence. Beaucoup plus ancien que l’on imagine habituellement, il nous conduit à nous interroger sur des points essentiels de la maçonnerie en général.

Franc-maçonnerie actuelle n'est pas une école initiatique : elle ne donne aucun ensei­gnement dogmatique; elle respecte obligatoire­ment l'opinion de tous et celle de chacun ; elle n'est pas une université d'occultisme ; elle n'est pas dirigée par une hiérarchie de didascales, qui enseignent des néophytes et leur transmettent secrets   ésotériques   et  pouvoirs   initiatiques ;   ses dirigeants sont en certains pays des athées con­vaincus, que seul le progrès matériel et social inté­resse directement ; sans doute, elle donne la plu­part de ses instructions par le canal traditionnel du symbolisme; mais ce dernier n'est pas religieux; n'a pas de  tendance  mystique  et  repousse au contraire nettement toute intrusion d'un élément irrationnel dans la formation qu'elle donne à ses adeptes.

Toute différente était la maçonnerie du 18e siècle ! Elle ne groupait, en la plupart des rites, que d'ardents spiritualistes. Loin de se limiter à la recherche du bonheur humain, à l'émancipation des esprits, à l'éducation du cœur, elle mettait sa préoccupation essentielle dans la conquête de la Vérité, dans l'effraction des mille secrets de la Nature, dans les expérimentations les plus hardies dans le domaine spirituel. De là, cette extraordi­naire floraison des rites les plus variés, des obé­diences les plus singulières, des hauts-grades les plus mystiques et les plus hermétiques : pour nous en convaincre, il faut et il suffit de lire simple­ment la nomenclature des degrés qui constituent la maçonnerie égyptienne. Les religions, l'alchi­mie, l'hermétisme, la kabbale s'y rencontrent et s'y mélangent ; l'arbre de Misraïm est une école de secrets de toute espèce et ses quatre derniers degrés du régime napolitain, nous apportent les secrets les plus considérables de la tradition spiritualiste la plus vénérable.

Au XVIIIe siècle, dans le Sud de l’Italie et en Sicile, il y avait un certain nombre de loges qui travaillaient hors de la vue de la Sainte Inquisition. L’Egypte et Malte étaient des creusets bouillonnants d’activités hermétiques qui débordaient et touchaient l’Italie toute entière. D’abord Naples, qui se passionna pour les traditions égyptiennes dont on a hérité depuis l’Antiquité, et de sa vision de l’Egypte tournée vers l’initiation et les mystères. Les Pyramides envoûtaient. Les chercheurs interrogeaient les œuvres d’hommes tels que Giordano Bruno (1548-1600), Tommasso Campanella (1568-1639), Spontini, alchimiste, Franco Maria Santinelli (Fra Antonio Crassellame Chinese), ainsi que des groupes Rose+Croix. Il existait alors un certain nombre de loges dans les provinces méridionales et en Sicile.

Le Rite Oriental de Misraïm serait né de la fusion de plusieurs Rites ésotériques et gnostiques. Officiellement celui-ci remonte à plus de deux siècles. Il revendique une première filiation, venant d'un Rite Primitif qui aurait été pratiqué à Paris en 1721, mais dont l'existence n'a jamais été historiquement démontrée.

Aucun auteur britannique ne mentionne ce Rite Primitif qui n’aurait jamais existé. Personne ne veut, ni ne peut admettre, une initiative intervenant tout juste quatre années après la création de la Grande Loge de Londres - tout comme l’Ordre de la Concorde qui admettait les femmes dès 1718 ou la Loge de la Parfaite Union de Belgique de 1720 - et qui ne se réclame pas d’elle. Depuis 1717 donc, toute instance maçonnique pour exister doit détenir une Patente de Grande Loge de Londres, Or, la Grande Loge n’a jamais délivré de Patente au Rite Primitif. Donc, ce Rite n’existe pas, n’ayant jamais eu l’autorisation d’exister.

Ce n’est cependant pas l’origine plus ou moins ancienne d’un Ordre maçonnique ou la fondation de ses Rite qui ennoblissent ou font apparaître son orthodoxie, voir son authenticité, mais l’exactitude de ses enseignements et son respect des doctrines maçonniques.

Plusieurs Rites ou Ordres initiatiques ont existé en France durant le XVIIIe siècle. Ils ont revendiqué une première filiation venant d’un Rite Primitif qui aurait été pratiqué à Paris en 1721 mais dont l’existence n’a jamais été historiquement démontrée. Ils se présentaient comme héritiers de divers courants mystiques non maçons beaucoup plus anciens. C'est le cas par exemple en 1759 du Rite Primitif de Narbonne, en 1767 des Architectes africains, en 1780 du Rite primitif des Philadelphes, en 1785 du Rite des parfaits initiés d'Egypte, en 1801 de l'Ordre sacré des Sophisiens et en 1806 des Amis du désert.

Ces Rites s'inspiraient de ce que l'on appelait la « tradition égyptienne », et consistaient en une association de traditions et de textes, telles qu'ils étaient compris à cette époque.

Concernant ces Rites Egyptiens, ce fut le cas par exemple du roman pseudo-initiatique, « Sethos ou Vie tirée des monuments et anecdotes de l'ancienne Egypte » de l'Abbé Jean Terrasson (1731) helléniste et académicien, qui édita en 1728 un de "l'Oedipus aegyptianicus" d'Athanase Kircher (1652) et du "Monde primitif" de Court de Gébelin (1773). La Kabbale judéo-chrétienne, l'hermétisme néo-platonicien, l'ésotérisme, les traditions chevaleresques et autres trouvaient également là une source naturelle d'expression. C'est ainsi que Cagliostro, par exemple, qualifia le rite qu'il constitua dans les années 1780 de « Rite de la haute maçonnerie égyptienne »

Dès 1747, à Naples s’opère une intense activité de recherches sur la Franc-maçonnerie de tradition égyptienne menée par d’illustres personnages parmi lesquels on retiendra Raimondo di Sangro, Prince de San Severo descendant de Charlemagne, alors âgé de 37 ans, colonel en 1744 mais aussi inventeur, écrivain et académicien italien, occultiste versé dans l’alchimie.

Le Rite Primitif

Le Rite Primitif, organisé en 1759 par le Vicomte Chefdebien d’Aigrefeuille à Prague, alors haut lieu de l’Hermétisme a été amené à Narbonne en 1780. Parmi ses membres, il y avait Marconis de Nègre « père », qui était détenteur de tous les degrés du Rite Ecossais Ancien Accepté et de ceux de l’ancien Rite de Perfection.

En 1766, L’Etoile Flamboyante de Louis Henri Théodore de Tschoudy (1724-1769) ignore encore la filiation égyptienne, comme l’ignorent d’ailleurs les rituels apocryphes dont on fait endosser la paternité au fameux baron. Lais la fin des années 1760 marque une nouvelle étape, lorsque commencent à circuler des traités d’initiation « égyptienne », comme celui de Karl Friedrich von Koppen (1734-1797) et Johann Wilhelm Bernhard Hymmen (1731-1787).

Le Rite des Architectes Africains

Le " Rite des Architectes Africains " (comprenez,Égyptiens ") fut créé à Berlin en 1767 par un officier de l'armée prussienne, Friedrich von Köppen (co-auteur avec von Hymmen de Crata Repoa (1770), signifiant les Forces souterraines, sous les auspices de Frédéric II le Grand). Ce livre prétendait décrire l’initiation antique qui se donnait dans la grande pyramide en sept degrés (Pastophore ; Nécophore ; Mélanophore ; Christophore ; etc.). Deux Français, Bailleul et Desétangs, devaient en diffuser une version française en 1821. Ce traité, qui n’est qu’un roman, dont il semble d’ailleurs que Cagliostro (3) ait revendiqué la paternité, se rapporte vraisemblablement aux rites de l’Ordre royal du silence des Architectes surnommés Africains. Ce serait ainsi le premier rite maçonnique égyptien connu, dont un chapitre provincial sera installé à Paris en 1778, par Frédéric Khun. Mais cet ordre-là attend encore son historien.

Ce rite était organisé en 7 classes et fut pratiqué en Allemagne jusqu’en 1806. Il fut introduit en France en 1770 avec une structure composée de onze grades regroupés en triade (Osiris, Isis, Horus) et dont les appellations sont directement reliées à l’Egypte antique (Ex. : « initié aux secrets égyptiens », « Maître des secrets égyptiens », « disciple des égyptiens », « Porte de la mort »). Ce rite permettait de révéler les secrets de l’antique Egypte avec un aperçu sur l’alchimie, l’art de décomposer les substances et de combiner les métaux.

Le Rite des Philadelphes

La loge " Les Philadelphes " fut créée par le Vicomte François-Anne de Chefdebien d'Armisson et ses fils, dont cinq étaient chevaliers et officiers de l'Ordre de Malte, et du Rite primitif des philadelphes, également constitué à Paris en 1779 par Savalette de Langes, qui avait créé plus tôt, le 23 avril 1771, avec l’aide de nombreux Maçons, la loge Les Amis Réunis, qui s’occupait d’occultisme, d’alchimie et de théurgie.

Le Rite (ou Rit) Primitif des Philadelphes comportait un nombre incalculable de "grades" répartis en plusieurs classes et degrés, dont les détenteurs étaient regroupés en "chapitre". Le dernier chapitre concernait les grades de "Fraternité Rose+Croix de Grand Rosaire".

Certains Francs-maçons contestèrent la validité de tous ces grades et considérèrent leur fondateur, le Marquis de Chefdebien, comme un illuminé teinté de charlatanisme. D'autres considérèrent au contraire les Philadelphes comme de réels mystiques qui ont marqué l'histoire de la Franc-maçonnerie.

Le Marquis d'Armissan François-Marie de Chefdebien (1753-1814), chevalier de Malte, participa au Convent de Lyon, en 1778, en tant que représentant de la Septimanie pour le Rite Ecossais Rectifié (RER) et au Convent de Wilhelmsbad en 1782 comme représentant de la 3ème province de la Stricte Observance Templière... Il collabora activement avec le Marquis Charles, Jean, Pierre, Paul Savalette de Langes (1746-1797) au sein des Philalèthes (12ème et dernière classe du rite de la loge des Amis Réunis) à l'observation et l'archivage d'un grand nombre de sociétés maçonniques ou autres, et à la constitution d'une vaste bibliothèque, instrument de leur recherche de la "Vérité Unique" et de l'origine réelle du monde maçonnique. Cela mena les Philalèthes à deux convents inachevés. La hiérarchie de grades des Philadelphes correspondait en réalité à l'accès, selon le niveau, à divers documents de leur loge et de la bibliothèque des Philalèthes. En quête d'une sagesse immémoriale, le Marquis de Chefdebien fut donc un touche-à-tout du monde maçonnique et "ésotérique" de son temps.

En 1782, depuis la Loge égyptienne de l’Ile grecque ionienne de Zante, se propagea à Venise et dans les régions limitrophes un système initiatique maçonnique ayant des caractéristiques rituelles égyptiennes évidentes. Au cours de cette même année, Marc Bédarride, affirme que son père Gad eut la visite d’un étrange Initié égyptien.

Gad Bedarride était un maçon initié en 1771 à Avignon. Grand voyageur, il aurait reçu en 1782 à Cavaillon, la visite d’un mystérieux Initiateur égyptien dont on ne connait que le nom mystique : « Le Sage ANANIAH ». C’est lui qui aurait initié Gad aux Secrets Egyptiens.

Mais qui pouvait bien être ce mystérieux Initiateur ?

On pourrait voir en lui « un rabbin originaire du Proche Orient », se réclamant peut-être de ce Sabbatai Tsevi (ou Zevi ) dont, au XVIIe siècle, les prédications messianiques causèrent un grand trouble dans les communautés juives de l’Empire Ottaman. On peut aussi, comme Gérard Galtier, le rapprocher « du célèbre kabbaliste Hayyim Joseph David Azulai originaire de Jérusalem et adepte de l’école mystique d’Isaac Luria qui, bien que très versé dans l’ésotérisme, n’était pas sabbataïste. Il voyagea beaucoup en Europe et on sait qu’il passa dans le Comtat Venaissin en 1777 ». Il pourrait tout aussi bien s’agir de ce fameux Kolmer qui avait vécu de nombreuses années à Alexandrie dont parle l’abbé jésuite et polémiste Augustin Barruel qui fit sa connaissance en 1770. Notons que l’abbé fut un des premiers et des plus célèbres auteurs antimaçonniques et fondateur d’une école historique qualifiée de « conspirationniste » ou de « théorie du complot » vis-à-vis de la révolution française. Il pourrait aussi s’agir, pourquoi pas, tout simplement … de Cagliostro lui-même.

Cet envoyé ouvrit Gad Bedarride à la Maçonnerie Egyptienne et lui conféra toute une série de « hauts grades ».

Signalons ici que ce n'est pas là la première allusion historique au passage d'un Supérieur inconnu de la Maçonnerie égyptienne dans le Comtat Venaissin : un autre écrivain en avait donné la nouvelle vingt-trois années avant la parution de l'ouvrage de Marc Bedarride. C'est l'initié Vernhes, qui, dans son plaidoyer pour le rite égyptien, paru en 1822, signalait, lui aussi, le passage du missionnaire Ananiah dans le Midi de la France, en l'année 1782.

Selon cet auteur abondant, romantique et touffu, l'apôtre St Marc, l'évangéliste, aurait converti au christianisme un prêtre «séraphique» nommé Ormus, habitant d'Alexandrie. Il s'agit évidemment d'une erreur de plume : le mot « séraphique » ne peut s'appliquer qu'à une catégorie d'anges bien connue des dictionnaires théologiques ; remplaçons-le ici par celui de « prêtre du culte de Serapis » et la légende ainsi rapportée paraîtra moins choquante.

Cet Ormus, converti avec six de ses collègues, aurait créé en Egypte une société initiatique des Sages de la Lumière et initié à ses mystères des représentants de l'Essénisme palestinien, dont les descendants   auraient   à   leur   tour   communiqué leurs secrets traditionnels aux chevaliers de Pa­lestine, qui les auraient ramenés en Europe en 1118. Garimont, patriarche de Jérusalem, aurait été leur chef et trois de leurs instructeurs auraient créé un Ordre de maçons orientaux à UPSAL, et l’aurait introduit peu après en Ecosse. Il est regrettable que cette littérature ne soit appuyée par aucune référence historique.

Le nom même du vulgarisateur varie d'ailleurs avec les années. D'Ormus, il devient Ormesius dans un autre ouvrage de Marconis de Nègre (1795-1868), fondateur en 1838 de l’Ordre de Memphis, et auteur de plusieurs ouvrages dont Le rameau d’Eleusis.

Le Rite des Parfaits Initiés d’Egypte

En 1785 le Rite des parfaits initiés d'Egypte, fut fondé à Lyon par l’Alchimiste Etteilla, anagramme d’Aliette, révélateur des secrets numériques du Tarot qu’il nomme le « Livre de Thot ». Ce Rite s’éteignit rapidement à la fin du siècle.

Le Rite de Misraïm

Le Rite de Misraïm apparaît pour la première fois vers 1740 en Italie, avec un triple caractère. Premièrement, il est païen, plus exactement, « égyptien ». C’est-à-dire qu’il revendique une tradition spirituelle qui est antérieure à celle des trois théologies révélées incluses dans le catholicisme, dans le protestantisme et dans le judaïsme.

Deuxièmement, il est « occultiste », c’est-à-dire qu’il cherche un contact direct avec le sacré, en cherchant des techniques d’expérimentation des mondes invisibles — kabbale, magnétisme, somnambulisme… — qui sont en contradiction flagrante avec les institutions religieuses qui ont le monopole des accès au sacré.

Troisièmement, il est extrêmement… confus... Sa forme définitive n’est pas acquise pendant plus de 50 ans. La nomenclature de ses degrés est extrêmement incertaine et nullement définitive. Il convient peut-être de rappeler ce qui qualifie l’occultisme illuministe dans ces dernières années du siècle des Lumières. C’est l’ancêtre du surréalisme sur le plan esthétique, et ce sont les balbutiements de la psychologie des profondeurs sur le plan scientifique. Enfin, sur le plan religieux, c’est l’abolition du dogme pour une expérience sensorielle, directe, voire érotique, des plans invisibles. Dans la continuation du romantisme allemand et de la Naturphilosophie dont il s’inspire, l’occultisme maçonnique du 18ème siècle, veut fonder une science/religion totale qui célèbre une Nouvelle Alliance, une Alliance d’un troisième genre entre l’homme, la nature et les dieux. Mais ce qui est remarquable, c’est que la méthode employée est une sorte de contre-réforme qui radicalise les avancées de la première Réforme. Si, dans la Réforme, le dialogue avec dieu doit être singularisé, individualisé et doit demeurer l’affaire d’un homme et de son créateur, dans le silence d’une relation de laquelle est bannie l’autorité ecclésiastique, dans l’expérience occulte, ce postulat est accompli jusqu’à son terme. Il va s’agir de donner au Maçon illuminé les clefs de son propre salut à travers une théurgie où c’est lui-même qui se met en état de grâce provoquée par les rituels. Cette auto divinisation, sur le plan théologique, se complète, sur le plan épistémologique par une confrontation à « l’âme de la nature » à travers les expériences de magnétisme animal ou de confirmation du principe de similitude, de telle sorte que, à la longue, les mystères du monde s’épuisent et s’éclairent dans une science sacrée qui ne doit plus rien aux voiles de la religion. Enfin, dans l’espace théorique de cette psychologie transcendantale qu’ils explorent à renfort de somnambulisme, de transes et d’hypnoses, nos Maçons occultistes explorent les premiers les données de l’inconscient, les liens avec la vie sexuelle et le monde des rêves.

Misraïm va donc être fréquenté par des maçons ayant ce triple souci de régénérer la théologie par la théurgie, la connaissance de la nature par des expérimentations concrètes des données métaphysiques, l’anthropologie par la dimension nocturne et inconsciente de la psyché humaine. Il serait erroné comme on le fait trop souvent de voir là seulement des fantaisies incohérentes. Nous estimons, pour nous, qu’il s’agit d’un véritable programme, qui touche également, comme ce le fut pour les Roses-Croix du siècle précédent, à l’établissement d’une religion, d’une médecine et d’une politique universelle. Ainsi, nos misraïmites procèdent-ils, dans l’élaboration fluctuante de leur nomenclature de grades, à faire éclore ce que notre siècle commence à pressentir enfin : l’existence d’une spiritualité qui engage la subjectivité plutôt que le respect du dogme ; une science de « l’âme de la nature » qui restaure la dimension qualitative dans le traitement de son sujet ; un homme dont la floraison de la vie inconsciente et imaginative ne doit pas être combattue ni niée mais réhabilitée et comprise. A ce titre donc, les misraïmites sont donc en avance sur le temps, et par conséquent, aux antipodes de leur siècle. Ils ne sont ni entendus par les gardiens de la foi, ni par ceux de l’Académie des sciences, encore moins par l’anthropologie du siècle, toute entière attirée par le paradigme techniciste du corps machine. C’est pourquoi, à nos yeux, ils restent dans la lignée progressiste des Académies florentines et de la Royal Society ou encore de l’Invisible collège.

Une autre source témoigne de l'apparition du Rite de Misraïm pour la seconde fois à Venise, en 1788, où un groupe de maîtres sociniens (une secte protestante antitrinitaire) a demandé un brevet de fondation à Cagliostro (3) pendant son séjour dans cette ville. Le Frère Tassoni, détenait le brevet de cette Loge vénitienne ésotérique. Cependant, comme les membres de ce groupe ne voulaient pas pratiquer les rituels magico-cabalistiques de Cagliostro, ils ont choisi de travailler dans les premiers degrés du Rituel Templier. Cagliostro ne leur a donc donné que la Lumière maçonnique. Ils ont utilisé les trois premiers degrés de la maçonnerie anglaise et les degrés supérieurs de la maçonnerie allemande, influencée par la tradition des Templiers.

Le Rite Primitif de Narbonne

En 1798, le Rite primitif de Narbonne avait été importé en Egypte par des officiers de l'armée de Bonaparte, qui avaient installé une Loge au Caire. C'est dans cette Loge dont le Rite fut agrégé au Grand Orient de France en 1806, que fut initié Samuel Honis, lequel, venu en France en 1814, rétablit à Montauban, en 1815, une grande Loge sous le nom « Les Disciples de Memphis », avec l'assistance de Gabriel Marconis de Nègre, du baron Dumas, du marquis de la Roque, de J. Petit et Hippolyte Labrunie, anciens frères du Rite. Le Grand Maître était le F. Marconis de Nègre.

A la suite d'intrigues, cette grande Loge fut mise en sommeil le 7 mars 1816. Les travaux furent repris en 1826 par une partie de ses membres, mais sous l'obédience du Grand Orient de France.

L’Ordre sacré des Sophisiens

L’Ordre sacré des Sophisiens, ou le Saint Rite des Sophisiens, était une société secrète française basée sur les mystères isisiens, fondée en 1801 par des officiers militaires impliqués dans la campagne égyptienne (1798-1801) sous Napoléon Bonaparte pendant la guerre de la deuxième coalition. Dominique Vivant Denon en fut membre ainsi que de la loge parisienne "La parfaite Réunion". Celui-ci compte parmi les érudits qui feront de cet échec stratégique et militaire un succès que le jeune général Bonaparte saura exploiter dès son retour en France.

Les Amis du Désert

En 1806, à Toulouse Auch et Montauban, l'archéologue Alexandre Du Mège (ou Dumège) fonde un rite égyptien : la Souveraine Pyramide des Amis du Désert. Très influencé par Jean Jacques Rousseau, Lapeyrouse, maçon très actif et ami d’Alexandre Du Mège fonde la Loge des Amis du désert et entre en contact avec la loge voisine Napoleomagne, dont les membres avaient réveillé le rite écossais jacobite des "Écossais Fidèles", qui aurait été apporté à Toulouse en 1747 par George Lockhart, aide de camp de Charles-Édouard Stuart, et dont il deviendra Vénérable de la Grande Loge Provinciale. Ce rite, également dit "de la Vielle Bru", féru d'occultisme oriental, verra finalement son authenticité rejetée en 1812 par le Grand Directoire des Rites du Grand Orient de France.

Ces Rites, connus pour quelques-uns, s'inspiraient de ce que l'on appelait à cette époque « la tradition égyptienne », mais qui consistait en une association de traditions et de textes du Moyen Orient, telles qu'elles étaient comprises à cette époque. C'est une tradition qu'on pourrait appeler néo-platonique et pythagorienne. L'Italie n'est pas très loin de la Grèce (et à la fois a eu de grandes colonies grecques sur son sol) et cette tradition ancienne s'est considérablement mélangée à la franc-maçonnerie italienne au dix-huitième siècle. D'autre part, à partir de cette époque, il y avait des loges d'esprit libéral et des loges d'esprit ésotérique. En Italie, les Loges d'esprit ésotérique, étaient essentiellement présentes à Venise et à Naples, qui, comme nous l'avons vu, sont deux villes importantes pour le Rite Misraïm.

Les loges vénitiennes et napolitaines ont été associés à tous les grands systèmes occultistes et templiers de l'époque, que ce soit la stricte observation des Templiers ou le Rite Recréé écossais de Lyon, le Rite of the Mother Lodge de Marseille ou le Scottish Philosophic Rite of Avignon. Ce qui signifie qu'à l'aube de la Révolution française, ces différentes Loges sont devenues des dépositaires de toute une série de systèmes de degrés. Ainsi, nous voyons que le Rite Misraïm descend partiellement de la synthèse de ces systèmes, provoquée dans les Loges Vénitiennes et Napolitaines.

La Kabbale judéo-chrétienne, l'hermétisme néo-platonicien, l'ésotérisme, les traditions chevaleresques et autres trouvaient là une source naturelle d'expression. Toutes ces influences sont à prendre en compte, lorsque l'on souhaite comprendre l'état d'esprit des Obédiences Egyptiennes et les enjeux qui s'y développeront dans les siècles qui suivirent.

C’est pourquoi, parler de l'histoire des rites égyptiens est utile pour en comprendre les évolutions, mais il est tout aussi important de mettre en lumière leurs spécificités en se demandant ce qu'ils peuvent avoir de différences caractéristiques et novatrices. En effet, si un rite a une certaine pérennité, c'est vraisemblablement parce qu’il correspond à une sensibilité, à une expression qui a sa place dans la tradition Maçonnique. Mais pour qu'il se développe d'une manière stable et équilibrée, encore faut-il que l'on puisse percevoir dans son caractère ésotérique une certaine originalité.

Les Rites Egyptiens ne sont pas des rites comme les autres. Ils se disent héritage et dépôt des Ecoles initiatiques qui leur ont fait traverser les siècles jusqu’à nos jours. Ils se réclament d’une filiation remontant à l'Antiquité pré-chrétienne, à l’Egypte pharaonique et à l’Inde védique, et d’une richesse qui traverse plusieurs cultures, les alimente et les rend universels. Mais ne faisons pas l'erreur de croire que les fondateurs des Rites maçonniques étaient des êtres exceptionnels, d'une immense culture et d'une vertu irréprochable. L'étude approfondie de l'histoire de ces rites nous montrerait vite, qu'ici comme ailleurs dans les traditions, le courant initiatique fait parfois fi des personnes. Pour comprendre, il nous faut donc regarder au travers des acteurs de l'histoire du rite, percevoir leurs intentions, leurs espoirs, leur vision, en un mot leurs Utopies. Il faut faire le tri entre les imperfections inhérentes à l'époque historique, et un certain manque de connaissance. Entre une absence de différenciation du mythe et du réel. Il faut aller au-delà des voiles et des apparences, par-delà les dérives et les délires théocratiques, pour saisir la part profondément originale que recèlent ces rites.

Les écoles de Mystères existaient dans l’Égypte pharaonique. C’était des universités spécialisées dans les temples de Haute et de Basse Egypte, se référant aux mystères des Livres de Thot. Elles se développèrent principalement sous le Nouvel Empire. C’est pourquoi le calendrier nilotique utilisé en référence dans les Loges égyptiennes débute au couronnement du pharaon Ramsès II.

L'hermétisme et les Écoles de Mystères renaissent également à Alexandrie, dans une cité cosmopolite fondée en Égypte par les Grecs et dont un tiers de la population est d’extraction juive. Ils empruntèrent aux mythes issus de l’Égypte antique (Osiris, Isis, etc.) qu’ils restituèrent dans un cadre fortement influencé par la culture grecque. Au cours des deux siècles qui précèdent l’ère chrétienne, des textes ont circulé, attribués à Hermès -dieu Grec- qui prétendaient révéler l'antique sagesse égyptienne. Réunis plus tard sous le nom de « Corpus Hermeticum », ils assurèrent la floraison des sciences hermétiques ; la magie, l'alchimie et l'astrologie. L’Égypte qui rédigea ces textes hermétiques auxquels les rites maçonniques égyptiens font référence, n’est donc pas l’Égypte pharaonique, mais un monde égypto-grec. La datation exacte des textes hermétiques ayant été plus tardive que leur traduction, nous ne pouvons reprocher aux occultistes et aux rites maçonniques égyptiens d'avoir suivi les auteurs grecs en considérant que l’Égypte dont ils parlaient était l’Égypte pharaonique.

Mais ce n’est pas à cette Égypte là que font référence les textes hermétiques et les rites maçonniques égyptiens. Comme la Jérusalem céleste dans l’Apocalypse ou La Mecque dans le Coran, toute révélation sacralise la terre où elle advient et fait d’elle le centre symbolique du monde. De même, la révélation hermétique survient au centre d’un univers -symbolique plus que géographique-, incarné par la terre d’Égypte, décrite dans le Corpus Hermeticum comme le cœur de la Création, le foyer actif de la révélation. Cette terre est d’emblée considérée comme entretenant des relations privilégiées avec le ciel, favorisant ces échanges auxquels la Table d’Émeraude fait allusion : " Ignores-tu donc, Asclépius, que l’Égypte est la copie du ciel, ou, pour mieux dire, le lieu où se transfèrent et se projettent ici-bas toutes les opérations qui gouvernent et mettent en œuvre les forces célestes ? Bien plus, s’il faut le dire, notre terre est le temple du monde entier. "

L'intérêt pour la tradition égyptienne émerge plus nettement avec l'Académie platonicienne de Florence, fondée en 1450. Traduit pour la première fois en 1472, du grec en latin, par Marsile Ficin, le Corpus Hermeticum connaît une brillante diffusion puisque plus de trente-deux éditions en furent réalisées. Puis on s'intéresse de plus en plus aux hiéroglyphes.

Il est illusoire de penser qu’une filiation historique ininterrompue aurait permis aux secrets des Mystères antiques de parvenir jusqu'aux loges maçonniques. Mais ils ne sont pas tombés du ciel et il est probable qu'ils y sont parvenus par des lignées de mages et d'alchimistes qui œuvrèrent dans le silence de leur oratoire, avec ou sans patente ! D’autre part, ne faisons pas l’erreur de croire que les fondateurs des rites égyptiens étaient des êtres exceptionnels, d’une immense culture et d’une vertu irréprochable. L’étude approfondie de l’histoire de ces rites nous montrerait vite, qu’ici comme ailleurs, dans les traditions, le courant initiatique fait parfois fi des personnes.  Pouir comprendre, il nous faut donc regarder au travers des acteurs de l’histoire du rite, percevoir leur intention, leur espoir, leur vision, en un mot leeur utopie. Il faut faire le tri entre les inperfections inhérentes entre le mythe et le réel, et prendre en compte les faiblesses humaines. Il faut aller au-delà des voiles et des apparences, par-delà les dérives, les délires théocratiques pour saisir la part profondément originale que récèlent ces rites. Les fondateurs, ou réformateurs de ce rite ne pouvaient pour la plupart se détacher de leur contexte et de leur conditionnement culturel. Les véritables acteurs du rite oriental de Misraïm ont fait leur, d’une manière spontanée et souvent inconsciente, l’héritage du rite. Ils sont véritablement devenus les « Patriarches Grands Conservateurs » du rite, rassemblant en eux l’héritage de celui-ci et devenant ainsi capable d’exprimer les aspirations inconscientes et non formulées des frères devenus alors capable de se tourner vers le futur. Au XVIIIe siècle, les loges leur servirent de support d’enseignement ou de vivier dans lequel ils recrutèrent. Des hommes comme Cagliostro intégrèrent dans leurs rites maçonniques les pratiques apprises dans des cénacles plus fermés. La correspondance entre les symboles et les cérémonies maçonniques, ainsi que leurs équivalents des Mystères antiques est l'œuvre délibérée des compilateurs de rituels, auxquels étaient accessibles les ouvrages de Plutarque, d'Apulée, de Jamblique, de Proclus, de Plotin, etc., ainsi que tous les livres publiés avant 1700 sur les mystères de l'antiquité.

Les Rites Egyptiens ont une fonction initiatique qui est leur seule raison d’être. Ils affirment avec force leur spécificité, qui est leur attachement au courant hermétique et ésotérique de recherche de la Tradition pérenne. Mais aujourd’hui encore, les obédiences maçonniques dites « égyptiennes » n’ont pas bonne réputation. Elles attirent les vocations spiritualistes mais ne savent pas les canaliser, et encore moins les fidéliser. A croire que les rites qu’elles proposent sont dangereux pour des esprits faibles, voir peu préparés à partager des valeurs spirituelles de cette nature. A moins que l’Esprit soufflant où et quand il veut, des loges pourtant créées sans filiation « administrativement acceptable », comme ce fut le cas pour Hatshepsout à l’Orient de Paris (GLISRU) lors de sa fondation, puissent produire de l’excellent travail, tandis que d’autres, disposant d'une filiation irréprochable puissent dévier au point de n'être plus que des clubs service à vocabulaire initiatique. On sait par expérience, que parmi les loges d’une même obédience, le meilleur et le pire peuvent souvent se côtoyer, et qu’à l'instar du nouveau riche, une petite obédience qui grandit peut épuiser son énergie à mendier la reconnaissance des obédiences installées. D’une année à l’autre, la situation peut changer, une obédience peut se dégrader, se figer ou s’améliorer.

Le premier repère historique vérifiable semble être la constitution d’une « Grande Loge de la Maçonnerie » vers 1750 à Naples, dont le Grand Maître était le prince Raimondo di Sangro di San Severo (1710-1771), passionné d’alchimie et de magie de la transmutation.

C'est aussi sous la grande maîtrise de ce prince que le baron Tschoudy (1724-1769) instaura et développa son « Rite hermétique » nommé " Étoile Flamboyante ", ou encore l’Ordre des Philosophes Inconnus. Son Rite, organisé en 7 degrés comprenait, outre les trois degrés bleus, les degrés suivants : Maître Parfait, Parfait Elu et Petit Architecte, Parfait Initié d’Egypte et le Chevalier du Soleil.

Le catéchisme de ce Rite basé sur l’hermétisme et l’alchimie, expliquait le Grand Œuvre à partir des principaux symboles maçonniques. On retrouve une trace de ce rite dans le " Système philosophique des anciens Mages égyptiens revoilé par les prêtres hébreux sous l'emblème maçonnique " qui était organisé en sept degrés. Ce système avait pour chef à vie Charles Geille, né en 1753, qui était Grand Maître du Temple du Soleil de la Société des Philosophes Inconnus, société à but essentiellement alchimique.

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Le Baron Tschoudy l’introduisit en France où celui-ci sera très prisé. Mieux, certains degrés du Rite Hermétique seront adoptés tant par le Rite Ecossais Ancien que par le Rite de Misraïm.

Zzzz

C’est dans ce cercle nourri des écrits de Michel Sendivogius (1566-1646), dit le Cosmopolite, qu’il faudrait chercher les origines de ce qui sera plus tard le Rite de Misraïm.

En marge des marginaux, mais au cœur de la maçonnerie égyptienne dont il incarne à l’en croire l’orthodoxie, la haute figure, longtemps méconnue et injustement maltraitée, de Balsamo-Cagliostro intrigue et séduit.

Le plus important des rites égyptiens est sans conteste celui de Cagliostro et de sa Haute Maçonnerie Egyptienne, dont l’existence était attestée le 22 août 1781 à Strasbourg, mais il aurait été bien plus ancien. Légué par Cagliostro, de son vrai nom Joseph Balsamo (1743-1795). Cagliostro, Joseph Balsamo est né à Tunis. Il appartenant à la famille Balsamo, petite noblesse pauvre sicilienne. Il avait hérité de son titre de Comte de Cagliostro par son oncle qui l’avait par testament chargé de relever le nom, le titre et les armes, comme il était d’usage de le faire en ce temps-là. Il a donc légitimement changé d’identité en devenant le Comte de Cagliostro.

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Giuseppe Balsamo Comte de Cagliostro

On peut dire que ce rite, qui était véritablement initiatique, tirait ses origines de ce personnage connu à Venise sous celui de marquis de Pellegrini, dont Gérard de Nerval et Alexandre Dumas, notamment, en ont fait le prototype légendaire de l’escroc brillant et bouffon, sorcier et prestidigitateur. Un peu souteneur et un peu espion pour les uns, Grand Initié sans attache, magicien et enchanteur pour les autres, acteur occulte de la Révolution française pour l'ensemble. Sur chacune des facettes de sa personnalité apparente (voyant, magnétiseur, médecin, guérisseur, franc-maçon, aigrefin de renom, certainement, un être moralement indéfinissable), tant le Rite qu'il a fondé attirait des caractères trempés dans une eau, tout sauf plate.

Son rite occupait une place spéciale parmi les rites hermétiques. Par ailleurs, un document de 1867 cite l’existence de Misraïm dans l’Ile de Zante en 1782 et d’autres écrits affirment qu’en 1796 déjà une Loge misraïmite fonctionnait à Venise (les sources de Misraïm, Gastone Ventura Les rites Maçonniques de Misraïm et Memphis, éditions Maisonneuve et Larose 1986).

Une chose est certaine, Cagliostro avait fréquenté la loge maltaise « Secret et Harmonie » existant déjà au début du XVIIIe siècle, et y  avait reçu, entre 1767 et 1775 du Chevalier Luigi d’Aquino, frère du Grand Maître national de la Maçonnerie Napolitaine, les Arcana Arcanorum, ces trois très hauts grades hermétiques, venus en droite ligne des secrets d'immortalité de l'Ancienne Égypte qui vont constituer les 87, 88, 89 et 90e degrés du Rite de Misraïm, composant ce que l’on a dénommé « l’échelle de  Naples » ou « scala di Napoli »..

Que sont donc les Arcana Arcanorum ? De très hauts grades, qui sont conservés dans un Souverain Sanctuaire par les Grands Conservateurs du Rite, et qui chapeautent l’édifice d’une Maçonnerie, qui en plus de posséder les 33 degrés supérieurs de l’écossisme, adjoint ces quelques degrés supplémentaires... Il y serait question d’enseignements concernant la survie de l’âme conformément à l’antique pneumatologie néoplatonicienne, et des principes d’alchimie interne y seraient développés.

Les Loges Maltaises et les Arcana-Arcanorum

Il aurait existé une Maçonnerie occulte de Malte dont les Grands Maîtres auraient eu la charge d’années en années, sans que Rome n’en pût savoir grand-chose. Ainsi Manuel Pinto de Fonseca — Grand Maître de 1741 à 1773, qui donne le change en expulsant six chevaliers qui maçonnaient clandestinement — est soupçonné d’avoir «dissipé des sommes immenses à la recherche de la pierre philosophale ». Quant au grand Maître Emmanuel de Rohan — qui eut le magistère de 1775 à 1797 et fut le neveu du cardinal de Rohan —, il est soupçonné par Broadley de ne pas être membre de la Loge, mais d’être Maçon « …mais les impératifs politiques et les préjugés l’empêchaient de le déclarer ouvertement ».

En 1764 fut fondée à Malte la nouvelle Loge Saint John’s of Secrecy and Harmony. On y trouve la présence du marchand danois Kolmer qui y fait tant de prosélytisme pour son rite maçonnique pétri de théurgie et de kabbale, qu’à la fin la Loge est mise en sommeil en 1771.

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Manuel Pinto de Fonseca

Or ce Kolmer est, selon certains auteurs, l’initiateur maçonnique de Cagliostro, dans les années 1766-1767. Dans cette Maçonnerie maltaise, Cagliostro œuvre au laboratoire alchimique du Grand Maître de l’Ordre de Malte, Pinto de Fonseca. Puis lorsque la main est donnée au Grand Maître Emmanuel de Rohan, en 1775, ce dernier suit l’enseignement de Cagliostro. C’est la date à laquelle Cagliostro revient sur l’île, où il retrouve un autre chevalier de l’ordre de Malte, Luigi d’Aquino di Caramanico. A cette époque il semble bien que d’Aquino et Cagliostro aient un projet spécial. Cagliostro se déplace vers Naples où il reste plusieurs mois, « à professer la chimie et la kabbale ».  D’Aquino di Caramanico fait de même, s’installe à Naples, où il dépose trois degrés secrets dans la Maçonnerie : les Arcana Arcanorum, plus tard agrégés au rite de Misraïm sous l’autre appellation du Régime de Naples. Plus tard encore, les contacts entre Cagliostro et les chevaliers de l’ordre de Malte sont maintenus, puisque, dix ans après la création des Arcana Arcanorum, la Loge Saint John’s of Secrecy and Harmony est recomposée en 1785. Le député Grand Maître de la Loge en était un chevalier de l’ordre de Malte, le bailli Charles-Abel de Loras. Or celui-ci fut, quatre ans plus tard, Vénérable de la Loge romaine La réunion des amis sincères, lorsqu’il reprit contact avec Cagliostro sur le continent. A cette même époque, vers 1788, toujours selon Reghellini de Schio, Cagliostro s’est rendu à Rovereto, une bourgade non loin de Venise, pour y établir une Loge. C’est donc peut-être dans cette Loge que s’opéra le transfert des Arcana Arcanorum dans le Rite de Misraïm. Il est donc possible que le Rite ait reçu un héritage gnostique ou égyptien. Si c’est le cas, il l’a reçu de Cagliostro et c’est pourquoi l’importance (réelle ou fictive) du personnage ne doit pas être mésestimée.

Cagliosto était de très proche du Grand Maître de l'Ordre des Chevaliers de Malte, Manuel Pinto Fonseca, avec lequel il aurait effectué des expériences alchimiques. Il fonde en 1784 le « Rite de la Haute maçonnerie Egyptienne » dans sa Loge mère « la sagesse triomphante » de Lyon. Bien que ne possédant que trois degrés (apprenti, compagnon et maître égyptien), le Rite de Misraïm semble lui être indirectement relié, même si, aujourd'hui encore, il est encore difficile d'établir avec certitude où Cagliostro fut réellement initié et comment il bâtit son Rite. Peu après, un groupe de francs-maçons (appartenant à la communauté protestante anti trinitaire de Socino), membres de cette Loge égyptienne, reçurent de Cagliostro (qui à cette époque séjournait à Trente) une autre initiation maçonnique.

Selon Robert Ambelain, Cagliostro aurait été initié à des traditions de l’Antique Egypte qui existaient encore à cette époque dans des milieux coptes du Caire où Robert Ambelain aurait retrouvé la trace de son initiation.

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Robert Ambelain

Ces milieux coptes existaient encore avant la guerre de 1914 sous le nom de « Roses+Croix d’Orient ». Ambelain possédait un rituel oraculaire qui remontait à l’Antique Egypte, que Cagliostro possédait également et qu’il utilisait. Il n’était pas seulement un franc-maçon, mais aussi un occultiste. Il faut noter que Cagliostro a très peu écrit, il préférait agir. Il reste tout de même de lui ces phrases bien connues « Je ne suis d’aucune époque ni d’aucun lieu ; en dehors du temps et de l’espace, mon être spirituel vit son éternelle existence ».

Cagliostro fut dénommé aussi « le grand Cophte » ou « le hiérophante », ce qui dans la maçonnerie égyptienne, traduit son but : la constitution du « Corps glorieux » ou « Corps de gloire ».

L’hiérophante ou " Grand Cophte ", son titre en Maçonnerie égyptienne, affichait son objectif ; la construction d'un corps de lumière, un corps glorieux. Dans ses quarantaines spirituelles, il précise : " Chacun recevra en propre le Pentagone (Étoile Flamboyante), c'est-à-dire cette feuille vierge sur laquelle les Anges primitifs ont imprimé leurs chiffres et leurs sceaux, et muni de laquelle il se verra devenu Maître et chef d'exercice ; sans le secours d'aucun mortel, son esprit est empli d'un feu divin, son corps se fait aussi pur que celui de l'enfant le plus innocent, sa pénétration est sans limites, son pouvoir immense, et il n'aspire à plus rien d'autre qu'au repos pour atteindre l'immortalité et pouvoir dire lui-même : Ego sum qui sum. " Cette immortalité étant acquise pendant la vie physique, Cagliostro décrit ici une étape de l'alchimie interne. Ses Arcana Arcanorum étaient, et sont toujours aujourd’hui, « une voie alchimique interne, une voie de l’immortalité acquise sur terre par la constitution d’un Corps de Gloire »

Déjà à cette époque, Misraïm était un Rite maçonnique d'inspiration ésotérique, nourri de références alchimiques, occultistes et égyptiennes, avec une structure en 90 degrés, dont on trouve les traces dès 1738. Il constituait un écrin idéal pour recevoir un tel dépôt initiatique, et attirait alors de nombreux adeptes qui se réclamaient d'une antique tradition égyptienne.

C’est donc en 1788, de passage à Trente, non loin de Venise, que Cagliostro transféra les hauts degrés hermétiques dits « échelle de Naples » au sein de Misraïm à qui il aurait donné patente, abandonnant les rituels de son propre Rite Egyptien, puis ceux du Rite Ecossais Rectifié et enfin ceux du Rite Ecossais, Ancien Accepté.

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Un nouvel élément digne d’intérêt précise que le 17 décembre 1789, le célèbre Cagliostro, qui avait installé à Rome une loge de rite égyptien le 6 novembre 1787, se faisait arrêter en pleine inquisition par la police pontificale de Pie VI. Peut-être souhaitait-il faire reconnaître son rite par l’église, mais cette folie le conduira dans les geôles de l’inquisition romaine. On trouva dans ses papiers les catéchismes et rituels de son Rite et notamment une statuette d'ISIS. Or, ISIS est le mot sacré d'un des degrés de Naples.

Après un procès douteux, il fut condamné à être emprisonné à perpétuité. Ses décors et ses livres furent brûlés en place publique à Rome.

Enfermé dans la prison pontificale, au fort de San Léo près d’Urbino dans les Marches (Rimini), il sera emmuré vivant dans la cellule « il pozzetto » jugée encore plus sûre et qui était une sorte de puits où il pouvait être surveillé et il y mourut le 26 août 1795 un peu plus de deux ans avant l’arrivée de l’armée française qui détruisit le fort Léo. Les raisons de ce traitement n’étaient pas que politiques. Il donnait, en effet, accès par son Rite, à des arcanes réservés jusque-là à une élite restreinte.

Décapitée, sa « Haute maçonnerie égyptienne » lui survivra pourtant quelque temps sous la direction de François de Chefdebien d’Armissan (1753-1814), second Grand Cophte, dont on ne sait encore s’il eut ou non quelque postérité initiatique. En revanche, le rite primitif dit des philadelphes, fondé par son père, le vicomte de Chefdebien d’Aigrefeille, à Narbonne en 1780, que d’aucuns accrochent souvent dans la galerie des ancêtres du rite de Misraïm, est un ancêtre mythique de plus, sans lien direct avec la maçonnerie égyptienne.

En 1787, Louis Guillemain de Saint Victor défend à son tour l’origine égyptienne de la franc-maçonnerie dans son Recueil précieux de la maçonnerie adonhiramite.

L'on peut se demander si Gad Bedarride et son fils Marc ont connu Cagliostro, car ce dernier ne conteste ni la réalité de son initiation en Egypte ni celle de ses pouvoirs, mais se borne à lui reprocher d'avoir, en France, établi un rite égyptien personnel.

D'autres rites se prétendront égyptiens. Au XVIIIe siècle, des grades en tous genres sont produits en France. A la suite des tentatives régulièrement entreprises pour les ordonner en systèmes plus ou moins cohérents, trois pôles se détachèrent des autres. Ce sont le Chapitre Général de France, le Suprême Conseil du Rite Ecossais Ancien et Accepté et le Rite de Misraïm. Ce dernier, né en Italie, à l’époque de la République de Venise en 1788 se développa dans les loges Franco-Italiennes du Royaume de Naples de Joachim Murat. Dans l’armée française, ce Rite fut un splendide produit de la Maçonnerie impériale. Il n'était égyptien que de nom et il était bâti sur une structure kabbalistique. Il présentait l'intérêt d'avoir servi de véhicule aux Arcana Arcanorum, d’origine italienne et lointain écho d'une pratique issue des Mystères antiques.

Parmi l’ensemble des Rites maçonniques, celui de Misraïm a toujours occupé une position particulière, et ce, depuis son origine. Il a sa place parmi les rites égyptiens qui s'abreuvèrent à la source des Pythagoriciens, des auteurs hermétiques alexandrins, des néoplatoniciens, des sabéens de Harrân, des ismaéliens etc… Cependant, il a fallu attendre le XVIIIe siècle pour trouver sa trace en Europe.

On a souvent dit que le nom de Misraïm est le pluriel de l'égyptien. C'est plutôt celui de l'Égypte, dans le sens des deux pays, les deux royaumes symbolisés par la coiffure du Pharaon, (l'Uraeus pour le Royaume rouge de Bouto Nord et par le vautour pour le Royaume du Sud blanc de El Kab). À l'époque, le nom de Misraïm était la seule référence égyptienne dans ce Rite, à l'exception des « Grades supérieurs » (comme on les appelait alors, avec un timbre militariste évident, et comme certains les appellent encore grandilotiquement aujourd'hui) C'est simplement un moyen d’accéder vers les degrés de la perfection pour ceux qui le désirent.

Le rite de Misraïm, revendique le titre ou la qualité de rite "oriental”. Son histoire est tellement mouvementée qu'il a longtemps été regardé avec condescendance par les grandes obédiences maçonniques. Un grand nombre d’écrivains maçonniques et antimaçonniques ont écrit sur ce Rite, mais toujours d’une manière brève et superficielle, sans jamais le présenter clairement. Peut-être ne possédaient-ils pas de documentation appropriée, ou parce qu’ils n’avaient pas obtenu l’autorisation de la publier. Pourtant, quelques très hauts dignitaires, comme par exemple les frères Bédarride, Jules Vernhes, ou Jean Mallinger, ont tenté de mettre en avant quelques dates historiques, dans le but légitime d’attester de l’ancienneté du Rite de Misraïm, et de le comparer au Rite Ecossais Ancien Accepté ne remontant qu’à 1801.

Le Rite de Misraïm apparaît (ou plutôt réapparaît) donc à Venise en 1788, lorsqu’un groupe de Sociniens (secte protestante anti-trinitaire) reçut de Cagliostro une patente de Constitution. Celui-ci leur conféra les trois premiers grades de la Franc-maçonnerie qu’il détenait lui-même régulièrement de la Grande Loge Unie d’Angleterre, et leur conféra les Hauts Grades de la Maçonnerie templière Allemande, qu’il détenait d’ailleurs tout aussi régulièrement.

Voici comment Franz Cumont, historien étranger à la franc-maçonnerie, résume la résurrection d'Osiris. " Dès l'époque de la XIIe dynastie, on célébrait à Abydos et ailleurs une représentation sacrée, analogue aux mystères du moyen âge, qui reproduisait les péripéties de la passion et de la résurrection d'Osiris. Nous en avons conservé le rituel : le dieu, sortant du temple tombait sous les coups de Seth. On simulait autour de son corps les lamentations funèbres, on l'ensevelissait selon les rites ; puis Seth était vaincu par Horus, et Osiris, à qui la vie était rendue, rentrait dans son temple après avoir triomphé de la mort.

C'était le même mythe, qui, chaque année, au commencement de novembre, était présenté à Rome presque dans les mêmes formes. Isis, accablée de douleur, cherchait, au milieu des plaintes désolées des prêtres et des fidèles, le corps divin d'Osiris, dont les membres avaient été dispersés par Typhon. Puis, le cadavre retrouvé, reconstitué, ranimé, c'était une longue explosion de joie, une jubilation exubérante dont retentissaient les temples et les rues, au point d'importuner les passants. " La similitude entre ces scènes et le mythe d'Hiram, assassiné, puis ressuscité et relevé par les surveillants, est frappante pour tous les Enfants de la Veuve - Isis ? - introduits au troisième degré. La superposition est d'autant plus intéressante que la Bible ne dit rien de la mésaventure d'Hiram. L'antique mythe égyptien s'est habillé de personnages bibliques, mais la trame de l'histoire est identique, au point que certains Rites maçonniques égyptiens, comme ceux publiés dans Crata Repoa en 1770 ou ceux du Souverain Grand Sanctuaire Adriatique actuel, ont restauré le mythe d'Osiris en lieu et place de celui d'Hiram dans leurs travaux du troisième degré.

Comme pour Cagliostro dans sa " haute maçonnerie égyptienne ", le Rite de Misraïm en France réunissait essentiellement des maçons intéressés par un travail opératif de haute tenue (alchimie, théurgie, astrologie). Respectant l’esprit des rites égyptiens, il ne se préoccupait guère de créer des loges " bleues ". En effet, la création de ce rite au XVIIIème siècle ne concernait que ceux qui avaient acquis les grades supérieurs au 4ème degré, les trois premiers travaillant la plupart du temps au rite français. Il préférait établir un réseau de membres réellement opératifs qui appartenaient à diverses cultures (de l’ésotérisme chrétien au shivaïsme, du pythagorisme au taoïsme) et pouvaient ainsi confronter leur expérience. Ses Hauts Grades connurent des évolutions extrêmement nombreuses, tant dans leur nombre, leur contenu, que dans leur richesse symbolique. C’est pourquoi les membres du Rite oriental de Misraïm étaient encore responsables d'autres organisations (martinistes, pythagoriciennes, alchimiques) ou s’occupaient des publications (revues, éditions) érudites dans le domaine de l’initiation.

Les rites dits « de Loges bleues » n'ont donc jamais eu de caractéristiques véritablement égyptiennes. Ce n'est que peu à peu, et encore plus à une époque relativement récente, que l'on a introduit à la fois en France (et à l'étranger) des éléments tirés de la connaissance que l'on avait de l'Egypte. Quelques textes poétiques et évocateurs, associés à des terminologies spécifiques et des séquences rituelles intenses dans l'implication de la totalité de l'individu, en firent toutefois un rite spiritualiste d'une intéressante portée.

Une des caractéristiques réside dans les formules évocatrices de cette antiquité mythique. Ainsi dans la cérémonie d'allumage des luminaires trouvons nous cette phrase : "Maçons de la vieille Egypte, nous venons ici même, en la terre de Memphis, ériger des autels à la vertu et creuser des tombeaux pour les vices." Phrase connue dans tous les rites maçonniques, mais qui est associée de façon originale aux origines antiques, par parenté ou sympathie évocatoire.

La trame rituelle étant propre à la maçonnerie universelle, chaque rite va, avec plus ou moins de bonheur, tisser, improviser autour de cette trame, un ensemble d'éléments susceptibles de singulariser son caractère, sa tradition. Il s'agira pour le rite Oriental de Misraïm d'une certaine forme d’hermétisme égyptien.

Bien évidemment, si cela est suffisant pour donner un "caractère" particulier, çà ne l'est pas pour l'élever au rang d'un rite dit "spiritualiste". Mais nous entrons là dans une autre dimension des caractères propres à la rituélie qui s'enracine dans la philosophie. La formule maçonnique classique "Grand Architecte de l'Univers" est par exemple remplacée par "Souverain Architecte des Mondes" ou parfois "… de tous les Mondes". Le déroulement du rite lui-même, que nous ne pouvons étudier ici en détail, renvoie à un implicite ésotérique, une intention spirituelle d'élévation de l'esprit, d'ouverture du cœur à un autre niveau de conscience qui, s'il n'est pas toujours atteint ou perceptible, est néanmoins visé.

En 1788, le rabbin, savant et kabbaliste, Abraham le Juif, membre de la Loge Ecossaise Primitive à Venise, (de l'Obédience de la Grande Loge d'Angleterre) fonda à Venise, avec des initiés Chevaliers d'Orient, Philosophes Inconnus, et autres initiés en Kabbale, l'Ordre Oriental de Misraïm, qui se nommait alors « le Rite Egyptien ».

En 1792, quatre ans après la fondation de l'Ordre Oriental de Misraïm, la R+C Pythagoricienne, dont le siège était toujours en Italie, y fit initier ses adeptes, en grand secret.

On sait qu'en 1796 une loge Misraïmite fonctionnait à Venise, et que dans les années 1797-1798, les Frères de l'Ordre, et en particulier les Frères R+C Pythagoriciens, durent fuir à Palerme l'invasion autrichienne. Selon les affirmations de Gastone Ventura, ce fut le « Filalete » Abraham (le Baron Tassoni de Modene), qui en 1801 réforma à Venise la Loge du Rite de Misraïm mise en sommeil après l’occupation autrichienne. Toutefois, cette réforme demeurait dans un cercle intérieur à l'Ordre, et elle prit la dénomination officielle de Rite Oriental de Misraïm.

L’apparition des rites égyptiens en Franc-maçonnerie est historiquement liée à l’épopée napoléonienne et plus particulièrement à la campagne d’Egypte (1797-1801), campagne entreprise avant tout pour affaiblir l’ennemi anglais, mais dont on dit à l’époque, non sans raison : « Les sciences et les arts retournent en Egypte, leur patrie d’origine ».

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Gastone Ventura

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Abraham (Baron Tassoni de Modene)

A cette époque, le Rite de Misraïm recrutait aussi bien des personnalités aristocratiques que des bonapartistes et des républicains, parfois même des révolutionnaires Carbonari. C’est au cours de l’année 1796 que, Charles Lechangeur et Gad Bédarride, tous deux demi-soldes de la campagne d’Italie, reçurent d’« Ananiah le Sage », la filiation et les pouvoirs de transmission de la Tradition maçonnique de provenance égyptienne.

En 1798, appartenant déjà au Rite des Philadelphes (voir carbonari), ils entrèrent en contact, pendant la campagne d'Egypte, avec des Frères de la Grande Loge d'Egypte (descendant de R+C de la période constantinienne).

La plupart des membres de la mission d'Égypte qui accompagnèrent Bonaparte étaient Maçons de très anciens Rites Initiatiques : « Philalètes, Frères Architectes Africains de Bordeaux, de l’Académie des vrais Maçons de Montpellier, Rite Hermétique de Pernety d’Avignon, et surtout du rite primitif des Philadelphes de Narbonne, sans omettre le grand Orient de France », ainsi que des notables égyptiens initiés aux mystères des Pyramides. C'est la découverte, au Caire d'une survivance gnostico-hermétique, (premier Memphis) qui va conduire ces Frères à renoncer à la filiation reçue jadis par la Grande Loge de Londres.

De nombreux officiers de l'armée napoléonienne appartenant à ces divers courants ésotériques entrèrent en contact avec les Frères de la Grande Loge d'Egypte, « descendants des R+C de la période Constantinienne » qui était organisée en 70 grades rituels. La Loge Isis fut fondée au Caire en 1798, et comptait parmi ses membres les savants et officiers français. De récentes découvertes confirment qu'en cette même période Napoléon Bonaparte aurait été initié dans la Loge " ISIS ", présidée par le Général Kléber.

Enrichis de ces nouvelles connaissances, les Frères de retour en France ne pouvaient rester les bras croisés. Parmi eux, il y avait donc Samuel Honis, « Grand Maître de la Grande Loge des Filalètes » et officier de l'armée napoléonienne initié à la loge Isis, qui fonda avec ses Frères de retour en France, une Loge au titre distinctif de « Les Disciples de Memphis ». Cette loge travaillait selon des rituels fortement imprégnés d'influences égyptiennes.

En 1799, Gad Bedarride, officier de l’armée d’Italie est reçu Grand-Maître 90e degré à Naples par le Patriarche Palombola, Grand Conservateur et Doyen de l’Ordre de Misraïm.

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Napoléon Bonaparte

 

En 1801, Marc (1776-1846) et Michel Bedarride (1778-1856), fils de Gad Bedarride, sont initiés dans la Loge militaire « La Candeur de Cesena (Italie) ».

Le 1er octobre 1802 : Marc Bedarride reçoit la maîtrise dans la loge Mars et Thémis à Paris (diplôme à la Bibliothèque Nationale ms.FM5 771). Il retourne en Italie en 1805.

En 1803 : Marc et Michel (négociants, passant pour des juifs portugais, né à Cavaillon dans le comtat de Venaisin) sont reçus dans le rite de Misraïm.

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Selon Reghellini de Schio, ce serait à Naples, en 1803, que François Joly, ayant rempli les fonctions de secrétaire général du Ministère de la Marine à « Naples », aurait été initié à la franc-maçonnerie de Cagliostro, ainsi que les Frères Charles Lechangeur, Armand Gaborria, Michel et Marc Bedarride, tous demi-soldes de la campagne d’Italie. Ceux-ci auraient reçu par délégation et pouvoirs du Souverain Conseil Universel (qui comprenait les Zénith de Venise, du Caire et de Palerme) une charte les autorisant à propager le Rite maçonnique égyptien de Misraïm en France.

C’est donc en 1803 que le Frère Charles Lechangeur ayant eu la responsabilité de rassembler tous les éléments, de les classer et de les coordonner pour rédiger un projet de Statut général, codifie le Rite de Misraïm auquel, seront initiés François Joly, Théodoric Cerbes, Michel et Marc Bédarride, militaires dans l’armée du Prince Murat dans la République de Venise.

Un « Souverain Grand Conseil des Chevaliers Grands kadosch du 70° degré » aurait été ouvert à Paris (M.B., p.159 ; lettre de M. Bedarride au ministre de l’intérieur du 7 novembre 1822, demandant la réouverture des loges du rite, Galtier, p. 84). Le général Joseph Chabrand 77° en aurait été membre (MB 175) N’a laissé aucune trace. (Probable invention pour affirmer l’antériorité sur le REAA).

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Le général Josepg Chabran

En 1804, le Rite Oriental de Misraïm commence, depuis Venise, à se répandre en Lombardie. Création à Naples d’un Grand Orient attaché à la division militaire de l’armée d’Italie (Grand Maître le Général Lechi).

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Le Général Teodoro Lechi

Au début, les postulants ne pouvaient progresser qu'au 87e degré. En 1805 le Franc-maçon Charles Lechangeur (8) membre d’une Loge de Milan, refusé comme membre du conseil suprême, décide de se mettre au-dessus des 33e degrés en créant un rite de 90 degrés dont il devient Supérieur Grand-Conservateur de l’Ordre de Misraïm. Les trois derniers degrés qui ont complété le système ont été réservés aux Supérieurs inconnus, et même les noms de ces Grades ont été cachés aux Frères de degrés inférieurs. Organisé de cette façon, le Rite Misraïm s'est répandu dans le Royaume d'Italie et le Royaume de Naples. Il a été adopté par d'autres par un chapitre de la Rose + Cross appelé "La Concorde" qui avait son siège dans les Abruzzes. En 1811 un diplôme délivré par ce chapitre à un Frère nommé François-Timoleon Bègue Clavel le désignait comme l’un des chefs du Rite, le Frère Marc Bédarride n’ayant seulement reçu à cette époque que le 77e degré.

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Histoire pittoresque de la Franc-maçonnerie

 

B

1804 Acte de Constitution du Rite de Misraïm au Bulletin Officiel

C’est en 1810 qu’à Naples, Marc Bedarride recevra les pouvoirs magistraux du Frère Pierre De Lassalle, (qui semble avoir introduit les 87, 88, 89 et 90e degrés des Hauts grades « Arcanas Arcanorum » dans le Régime de Naples de Misraïm), puis à Milan du Frère Théodoric Cerbes, pour introduire en France et notamment à Paris, le Rite de Misraïm, à une époque où les Ordres maçonniques étaient interdits en Italie. L’opération remporte un réel succès, auquel n’est certainement pas étrangère « l’égyptomanie » suscitée par les découvertes faites pendant et après la campagne d’Egypte. De nombreux dignitaires du Rite Ecossais Ancien Accepté adhèrent en effet au Rite de Misraïm tout en conservant leur appartenance au REAA. C’est également en 1810 que le Frère Pierre Joseph Briot s’affilie à Misraïm.

De 1810 à 1813, les frères Bédarride (Marc, Michel et Joseph), François Joly (négociant et fournisseur de la gendarmerie, orateur de la Loge Marie Louise et du Souverain Chapitre Ecossais, La Vertu Triomphante (diplôme du 15 septembre 1810 de Souverain Prince Rose-Croix conservé à la Bibliothèque Nationale, Galtier 125), Armand Gaborria et Francisco Garcia (Figueroa) développèrent avec succès le rite de Misraïm en France, sous la protection du Rite Ecossais. Une Patente de Constitution en date du 23 décembre 1810 fonde les Corps Suprêmes du Rite de Misraïm à Paris, Bruxelles et Madrid. Bien que controversé, il semble que leur système et leurs chartes aient convaincu divers maçons, dont Claude Antoine Thory et le Comte Muraire, qui les mirent en relation avec d'autres maçons du rite écossais. Quelques Loges furent créées. Mais divers problèmes de détournement de fonds de la part des frères Bédarride poussèrent de nombreux frères à se retirer et à fonder une nouvelle Puissance Suprême égyptienne qui demandera en 1816 et sans succès à être admise au sein du « Grand Consistoire » du Grand Orient de France.

Diplômes attestés du 4 août 1811 provenant de la Loge « La Concorde de Lanciano » dans les Abruzzes, atteste de la pratique d’un premier rite de Misraïm sous la direction de Pierre de Lasalle (Grand Président), secondé par Gilbert Durand, (premier président), Guiguet, (deuxième président), M. Bédarride (est-ce Michel ou Marc ?) (garde des sceaux et timbres), Charles Lechangeur, (grand secrétaire), tous revêtus du grade ultime de « Grand Inspecteur intendant régulateur de l’ordre », 77e degré, qui rappelle étrangement le 33e grade du rite écossais ancien accepté : Le Frère Floraspe Renzetti est reconnu avoir tous les degrés jusqu’au 68e. Emanant du Souverain Conseil des Très Sages Israélites Souverain Prince du 70e degré. Signé par Pierre de Lasalle 77e (Président et Souverain Dictateur), François-Joseph Guiguet 73e, Gilbert Durand 73e, Michel Bedarride 77e et Charles Lechangeur 77e (Galtier 1989, p.421)

La découverte de cette pièce capitale confirme le témoignage de François Timoleon Bègue-Clavel, au sujet d’un autre diplôme délivré à son père, à la même date, par le même corps maçonnique.

Ce système marque sans doute une étape provisoire de la constitution du rite de Misraïm, qui au plus tard, entre 1811 et 1813, passe de soixante-dix-sept à quatre-vingy-dix grades, ainsi que l’atteste une pièce manuscrite datée de « la Vallée de Naples le 19e jour du 11e mois de l’an de la V.L. 5813 » semblablement du 19 novembre 1813, qui constitue l’ébauche d’une charte du rite de Misraïm dont la version définitive est hélas perdue. Ce document accorde pleins pouvoirs aux frères du chapitre Marie Louise de la Vallée de Rome : Pierre Charles Auzou, (Très Sage) ; Armand Gaborria, (Premier Grand Surveillant) ; Pierre Anselme, (Deuxième Grand Surveillant) ; Pierre Chardin, (Grand Secrétaire) ; Joseph Pichat, (Grand Trésorier) ; Angelo Montani, (Grand Elémosinaire) ; et au Frère Victor Alauzet, du chapitre Elisa de Florence, pour établir le rite de Misraïm à Rome, dans ses quatre séries, du 1er au 90e degré. Leur demande « se trouve particulièrement recommandée par le Très Illustre et Très Parfait Frère Charles Lechangeur ami intime de plusieurs de ces Frères », et le même document mandate à cet effet François Joly, 90e « autorisé par nos pouvoirs du 24e jour du mois dernier à établir le rite de Misraïm à Rome et ailleurs », à qui est remis un bref pour chacun de ces Frères, « ainsi que les cayers des divers degrés dont les travaux sont les plus en usage » avant leur retour en France.

Cette charte atteste d’ailleurs de l’existence d’un Suprême Conseil Général des Grands Maîtres absolus « du rite de Misraïm », à Naples, en 1813 au plus tard. Hélas, comme il ne s’agit en somme que d’un brouillon, nous ignorons quel « Grand Président », quel « Garde des Sceaux et timbres » et quel « Grand Chancelier » devaient y apposer leur signature. Il pourrait s’agir des Frères Charles Lechangeur, Pierre de Lasalle et Marc Becherat, tous trois cités comme titulaires de ces charges respectives, en décembre 1813, par Marion Reghellini de Schio.

D’après Jean Marie Ragon qui en témoigne, les Frères François Joly, Armand Gaborria et Francisco Garcia ont reçu du Suprême Conseil de Naples les fameux arcana arcanorum, qui paraissent spécifiques de la branche napolitaine. D’autre part, les Frères Bédarride se sont vu conférer leurs propres pouvoirs d’une autre source italienne, qui ignorait peut-être l’apport napolitain.

Le 1er septembre 1812, Vitta Polaco, israélite vivant à Venise, usurpant les « droits de Charles Lechangeur » et s’étant proclamé Supérieur Grand Conservateur, donne à Michel Bedarride le 90e degré (Rebold, 576)

Le 12 octobre 1812, Théodoric Cerbes accorde une charte de Grand Conservateur 90e degré à Michel Bédarride. Outre la signature de Théodoric Cerbes, et celle de Marc Bedarride qui n’avait alors que le 77e grade et non le 90e degré, cette patente portait celle de sept ou huit autres frères qui composaient le souverain Grand conseil du 90e degré des Grands Maîtres absolus. C’est grâce à cette charte que Michel et ses frères purent propager le rite en France.

Cette ébauche d’une charte de l’ordre accordant pleins pouvoirs aux Frères du chapitre Marie-Louise de Rome (Pierre-Charles Auzou, Très Sage ; Armand Gaborria, Premier Grand Surveillant ; Pierre Anselme Second Grand Surveillant ; Pierre Chardin Grand Secrétaire ; Joseph Pichat, Grand Trésorier ; Angelo Montani, Grand Elémosinaire ; et Victor Alauzet du Chapitre Elisa de Florence) pour établir le rite de Misraïm à Rome dans ses quatre séries, du premier au 90e degré. La demande est appuyée par Charles Lechangeur, François Joly et mandatée à cet effet. Il reçoit un bref pour chacun de ces frères « et les cahiers des divers degrés dont les travaux sont les plus en usage » (Caillet, 91 ; RT n°109, 1997, 19-48). Il existait donc un Souverain Conseil Général des Grands Maîtres absolus du rite de Misraïm à Naples, en 1813 au plus tard.

Les rituels de Misraïm, rapportés d’Italie pour une part, soit par les frères Bédarride, soit par François Joly ou Armand Gaborria, ou élaborés par les Bédarride pour ceux qui leur manquaient ont donc très vite été en usage en France. Les grades symboliques pratiqués par les Bédarride ont été composés plus tardivement vers 1821. Ils s’inspirent sans l’ombre d’un doute de leurs équivalents du rite écossais ancien accepté.

Le 24 octobre 1813, Charles Lechangeur (Grand Président 90e degré), Pierre de Lasalle (Grand Garde des Sceaux et timbres 90e degré) et Bechera (Grand chancelier 90e degré) donnent une charte (de 90e degré) à François Joly l’autorisant à propager le rite en France (Galtier, p.75, d’après Reghellini de Schio). Il est probable que Pierre de Lasalle, ésotériste convaincu, fut l’introducteur des Arcana Arcanorum (Galtier, 76).

Le 21 mai 1814, les Frères Bédarride établissent un Grand Chapitre, à leur domicile parisien, 27 rue des Bons Enfants. Le 24 juillet 1814, une lettre dont une copie est conservée à Lyon, atteste d’un rite « de Mysphraïm à 90 degrés », et le 20 septembre, selon une autre lettre de la même provenance, un « Conseil Souverain du rite de Mysphraïm du 70e degré en formation à vu le jour. Ce rite a pour dirigeant trois demi-soldes de l’armée impériale : les frères Bédarride : Joseph, Marc et surtout Michel. ».

Les Bedarride étaient de religion juive, or à l’époque, avant la révolution, et avant qu’elle ne soit rattachée à la France, Cavaillon était l’une des quatre villes du Comtat Venaissin où les juifs avaient droit de résidence. Les études de Kabbale étaient donc à l’honneur dans les communautés juives du Comtat et les Rites Maçonniques Hermétistes y étaient florissants, notamment le Rite des Elus Cohen de Martinez de Pasqually, auquel semble aussi avoir été initié Gad Bedarride, le Rite des Illuminés de Pernetty et le Rite Ecossais Philosophique.

Misraïm se situant dans le prolongement des communautés israélites médiévales de Provence et du Languedoc suivait le rite Juif Séfarade de Carpentras, et était en outre très versée dans des études kabbalistiques. Plus kabbalistique qu’égyptien, le rite Oriental de Misraïm fut donc introduit, développé et dirigée en France par les frères Bedarride, à une époque où les Juifs n’avaient aucun droit de cité au sein de la Franc maçonnerie, et cela quasiment sous la protection du Rite Écossais.

Marc Bédarride

Marc Bédarride est né à Cavaillon en 1776, de Gad Bédarride, un militaire qui aurait été lui aussi franc-maçon. En 1792, la révolution française le contraint à interrompre ses études. Il rejoint alors le bataillon des Bouches-du-Rhône, et entre à Nice avec l’armée, avant de s’engager comme conducteur dans l’artillerie. Il regagne ensuite le fort Montauban, puis les montagnes du Piémont où il est blessé, avant d’être envoyé à Saint-Martin de Lantosca. Le 21 décembre 1794, il est nommé conducteur en second, et se rend dans la rivière de Gênes. Il stationne à Manton, Saint Réme, Porto-Moricio, avant de revenir à Nice. Passé sous le commandement de Bonaparte, il franchit à nouveau les Alpes, participe à d’autres batailles, et se rend dans les états vénitiens. Attaché à l’armée de Naples, il est à nouveau blessé dans les Abbruzes. Le 14 janvier 1799, le voilà promu capitaine d’état-major de la République de Naples, dont il est nommé chef de bataillon en février. Il prend part à la bataille de Trébia, puis retourne à Nice, avant d’être incorporé dans l’armée de réserve de Bourg-en-bresse qui franchit le Mont-Saint-Bernard et s’illustre à la bataille de Marengo.

A l’en croire, Marc Bédarride aurait été initié, sans doute en 1801, à Céséna, avant de rentrer en France pour raison de santé, et d’être affilié à la Loge Mars et Thémis de Paris, où nous savons qu’il reçut en effet le grade de maître, le 1er octobre 1802, ainsi que l’atteste son certificat d’initiation. Après avoir participé à la fondation des loges Les émules de Mars, au 18e régiment de ligne à Paris, et Gloire militaire, à La Rochelle, il aurait reçu les grades du rite écossais ancien accepté jusqu’au 31e degré inclus, avant d’être élevé au 70e degré du rite de Misraïm. Où et quand ? il n’en dit rien. De retour en Italie il assiste, dit-il, au couronnement de Napoléon comme roi d’Italie, à Milan, puis se rend à Naples. C’est là à une date qu’il ne précise pas, qu’il aurait enfin été reçu au 90e degré du rite de Misraïm. Il se rend alors à Milan où il est « créé et proclamé l’un des Grands Commandeurs, membres d’honneur de la puissance suprême de l’ordre pour le royaume d’Italie et décoré de la grande étoile de Misraïm par le Président Théodoric Cerbes, Souverain Grand Commandeur égyptien ». En 1814, Marc Bédarride, de retour en France, passe à Lyon, puis à Nevers, avant de rejoindre à Paris son Frère Joseph.

Michel et Joseph Bédarride

Michel et Joseph Bédarride sont nés dans le comtat venaissin, le premier en 1778, le second en 1787. Peut-être ont-ils été initiés dans une loge militaire de l’armée française en Italie. Leurs activités maçonniques débutent, comme celles de leur frère Marc, dans la première décennie du XIXe siècle où l’on retrouve l’un d’eux sur les colonnes de la loge La Concorde, en 1811. Selon un tableau du rite, Joseph Bédarride serait entré à Misraïm « le 5e jour du 4e mois 5810 ». En 1814, les deux frères rentrent d’Italie, pour s’installer eux aussi à Paris.

D’après Marc Bédarride, son frère Michel, attaché aux armées d’Italie, de Naples et d’Allemagne, aurait été initié par leur père à Ancône, puis après son retour à Paris, en 1803, il aurait été reçu Grand Conservateur de Misraïm, à Naples, en 1810, après avoir été initié au 77e degré quelques temps auparavant. Selon un tableau du rite, Michel Bédarride serait entré à Misraïm « le 5e jour du 5e mois 5803 »

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(Ce manuscrit original du Premier degré du Rite de Misraïm, transcrit le19 novembre 1813 par les frères Charles Lechangeur, Armand Gaborria et Jean Michel Ragon et composé de 42 pages sont issus du fond Gaborria et se trouvent actuellement à la Bibliothèque Municipale d’Alençon).

En 1813, nous trouvons le Grande Loge « L’Arc en Ciel », à l'Est de Paris, professant le Rite de Misraïm. En 1814 de retour en France, plusieurs officiers, rescapés de la campagne napoléonienne d'Egypte, fondent à Montauban la Loge "Les Disciples de Memphis " qui, immédiatement après deviendra la Loge Mère de l'Ancien Rite Oriental de Memphis.

Le 12 février 1814, se réunissent chez Marc Bédarride à l'Hôtel des Indes, rue du centre commercial, à Paris, ( pour créer le Grand Conseil général suprême du 90 ° degré du Rite de Misraïm). Le Rite comptait alors, des noms maçonniques illustres à sa tête : comme le Comte de Saint Germain, le Comte Muraire, Souverain Grand Commandeur du Rite Écossais Ancien Accepté, le Duc Decazes, le Duc de Saxe-Weimar, le Duc de Leicester, le Lieutenant Général Baron Teste, des Grands dignitaires du 33° degré pour la France, dont Pierron et Claude-Antoine Thory etc…, à qui il aurait jour-là « ses pouvoirs, divers manuscrits contenant la partie scientifique des quatre séries de l’ordre ». Ayant été élevés aux 77e et 87e degrés, ceux-ci formèrent alors pour la France un Grand Conseil Général des ministres constituants du 87e degré.

N   B 1   V

                                                                             Duc Decazes                     Duc de Saxe-Weimar        Lieutenant Général Baron Teste

Parmi les membres fondateurs de cet extraordinaire Atelier, on trouve l'Officier d'origine Italienne, Gabriel Mathieu Marconis de Nègre (son fils deviendra ensuite l'héritier de la Tradition Maçonnique que le Rite de Memphis avait ramené d'Egypte).

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Gabriel Mathieu Marconi de Nègre

À Paris en 1814 les Bedarride trouvent quatre maçons dont deux, François Joly et Armand Gaborria, son 90e degré et deux, Francisco Garcia et Joseph Decollet sont 77e degré.

Le 12 février 1814 Marc Bedarride avec Joseph Bedarride et Boucalin de Lacoste, reçoit le Comte Muraire, Pierron, Claude Antoine Thory, le Barbier de Tinan et Chalan, tous 33e degré du Souverain Conseil de France, à l’hôtel des Indes, rue du mail. Il les convainc de la profondeur de ses connaissances et les crée 77e degré puis 87e degré du rite. Ainsi est créé le Souverain Grand Conseil Général des ministres constituant, 87e degré, en attendant l’arrivée de Michel Bedarride qui devait créer le Suprême Grand Conseil général du 90e et dernier degré.

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Claude Antoine Thory

Le 31 mars 1814, entrée des alliés à Paris. Réception au 87e degré de Joseph Decollet, officier de cavalerie du général-comte Chabrand 90e degré, Monnier et Teste.

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Général Comte Chabran

Ce fut le 21 mai 1814 que les Maçons, venant d’Italie, nommés Bedarride frères, négociants, établirent, dans leur domicile, rue des Bons Enfants, numéro 27, un grand chapitre du rite de Misraïm.

Ce n'est que le 9 avril 1815 qu'a été officiellement décidé qu'à partir de ce jour, le Grand Conseil Supérieur des Sages, Grands Maîtres ad-vitam, 90 ° degré sera établi et composé dans la Vallée de Paris, pour régir l’obéissance maçonnique de Misraïm en France. Les trois commandeurs Michel, Marc et Joseph Bédarride établirent à leur domicile parisien le Suprême Grand Conseil Général des Sages Grand maître ad vitam du 90e degré et dernier degré du rite pour régir l’ordre maçonnique de Misraïm en France, regroupés en quatre séries. A cette occasion, ils investissent le général Joseph Chabrand comme Grand Maître ad Vitam 90e degré. Sont membres : les trois frères Bedarride, Boucalin de Lacoste, Joseph Decollet, A. Meallet, François Joly, Honoré Muraire, Charles Antoine Thory et François Vidal. (c’est Galtier qui le dit, p.120.) Sont nommés pour le représenter Vitta-Polaco à Jérusalem, Pierre de Lasalle à Naples, Tassoni à Milan et Théodoric Cerbes à Varsovie.

Ceci fut le premier acte connu de propagation du Rite de Misraïm en dehors de son pays d’origine, « l’Italie ». Il est important de souligner que conscient de l’importance de leur dépôt d’Initiation, les fondateurs du Rite ont formé un « Pouvoir Souverain » en tant que tel dans un pays étranger « La France » et qu’en conséquence ils ne pensaient pas avoir à demander une reconnaissance officielle à un quelconque potentat de la Franc-maçonnerie française, en commençant par le Grand Orient de France qui se prétendait régner sur la majeure partie de la vie maçonnique française.

Le 18 mai 1815 eut lieu la création d’une première loge de Misraïm à l’Orient de paris (rue Saint Honoré), sous le titre distinctif « l’Arc en Ciel ». Vénérable maître : Méallet. Celui-ci rédige le premier degré (les autres degrés, deuxième, troisième, Maitre des angles Prince de Jérusalem, chevalier du soleil… ne seront rédigés qu’en 1820).

Le 14 mars 1816, réception au 66e, 70e, 77e, et 81e degré, de Jean-Marie Richard, 33e° du rites écossais anciens accepté et futur grand orateur du Grand Orient de France, et de Sascherio-Beaurepaire, 33e degré du rites écossais anciens accepté.

A

Jean Marie Ragon

Le 8 août de cette même année, Jean Marie Ragon, qui préside à Paris la loge des Vrais Amis, (qui prendra pour titre les Trinosophes sous lequel elle deviendra célèbre), écrit aux Bedarride (lettres dans le tuiler page 238). Son atelier envisage de pratiquer Misraïm, et des pourparlers s’engagent. Le 18 août les frères Bedarride acceptent la proposition de Jean Marie Ragon. Celui-ci reçoit un bref du 70e degré. Le 7 septembre 1816, Jean Marie Ragon ayant reçu une patente du 88e degré, Grands Ministres constituant, (Souverain Grand Prince du 88e degré (patente dans Tuileur p.241). Signée Boualin d’Alost 90e, Joseph Bedarride 90e, Joseph Decollet 90e, Frizon 87e, Pignère 87e, Hénkelbein 87e, et A. Méallet 90e) incite les frères Bédarride à présenter leur rite au Grand Orient de France où il espère qu’il pourrait être intégré sous leur direction.

Le 15 octobre 1816, Ragon rebaptise sa loge « Les Trinosophes » et adresse sa demande de constitution sous deux rites au Grand Orient de France.

 Le 18 octobre 1816, à la tenue de l’Arc-en-Ciel, Ragon est présent avec trois frères de sa loge, Marc Bedarride Vénérable Maître, A. Méallet orateur. Vote pour ou contre la proposition de présenter le rite de Misraïm au Grand Orient de France. 32 boules noires, quatre blanches (Ragon et ses amis). Jean Marie Ragon couvre la loge (Tuileur, p.243).

Comme il est malheureusement banal de nos jours, les dissentions éclatèrent au sein du Rite et, dès le lendemain, le Frère A. Méallet de l’Arc en Ciel et Membre du Grand Orient, se rallie à Ragon qui fait aussitôt de lui l’orateur adjoint des Trinosophes. Le 20 octobre, Jean Marie Ragon reçoit chez lui François Joly, orateur des Trinosophes, A. Méallet et Hènjelbein, qui lui présentèrent les frères Joseph Décollet et Pignère qui sollicitent une fonction dans sa loge. François Joly est accompagné des frères Francisco Garcia et Armand Gaborria 90e degré de Misraïm, qui se séparent eux aussi des Bédarride pour constituer le 11 novembre 1816 un second Suprême Conseil du 90e degré de Misraïm sous la protection du Grand Orient de France. En échange de son soutien à l’obtention de sa reconnaissance, Ragon en serait Suprême Grand Chancelier 90e degré du rite, et serait chargé de rencontrer Hacquet et Gastebois.

 Les membres chargés de remplir les offices furent les frère Jean Marie Ragon, chef de bureau, vénérable fondateur de la loge impétrante des Trinosophes ; Armand Gaborria, Souverain Grand Maître absolu, au 90e et dernier degré, Vallée de Naples ; Joseph Décollet, chef de l’administration des monnaies et médailles, et A. Méallet, secrétaire de la société académique des sciences, sous la présidence du frère François Joly autorisé à créer, établir et constituer en France le rite de Misraïm dans ses quatre séries et dans  tous les degrés qui les composent, en vertu des pouvoirs qui lui avaient été délégués à Naples en 1813, par la puissance établie en cette capitale. L’acte de constitution de cette Suprême Puissance fut signé par François Joly, Suprême Grand Président 90; Jean Marie Richard 90e ; Jean Marie Ragon, Suprême Grand Chancelier 90e ; A. Méallet, Suprême Grand Inspecteur 90e ; Armand Gaborria, Suprême Garde des Sceaux 90e ; Pignière 90e ; Joseph Décollet 90e ; etc…

Le 11 novembre 1816, d’après Caillet, eut lieu la création de ce suprême conseil du 90e degré avec François Joly, A. Méallet et Armand Gaborria, C’est lui qui entama les négociations avec le Grand Orient de France. Il se réunirent et choisirent pour président le Frère François Joly, qui assurait, avec trois autres frères aussi présents, avoir pratiqué le rite à Naples, sous l’autorité d’un frère Pierre de Lasalle. Le suprême consistoire accepte la demande adressée au Grand Orient de France et la lettre d’accompagnement (Tuileur p.245)

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Les quatre derniers degrés étaient philosophiques (ils sont rapportés sous le titre d’Arcana Arcanorum p.344 et suivant, du cours interprétatif des initiations, Paris 1844. Le cachet de cet ordre est à la suite) et n’avaient rien de l’Ismaélisme des grades correspondants des Bedarride (Ragon, cours philosophique interprétatif, deuxième édition page 77)

Article quatre : tous les degrés établis en France, compris dans les deux premières séries symboliques et philosophiques, jusqu’au 66e degré inclusivement, travailleront, à compter du jour de la réunion du rite de Misraïm au Grand Orient au nom et sous l’autorité du Grand Orient de France qui, sous la demande du Suprême Grand Consistoire Général, validera les patentes constitutives dont les Loges, Chapitres, et Conseils des divers degrés pourraient être pourvus. Ont signé François Joly, homme de lettres, Suprême Grand Président 90e degré, Jean Marie Richard 90e degré, Jean Marie Ragon 90e degré, A. Méallet 90e degré, Armand Gabboria 90e degré, Pignère 90e degré etc

Jean Marie Ragon spécifiait que : « concernant les quatre derniers degrés du Rite de Misraïm apporté du Suprême Conseil de Naples, par les Frères François Joly, Armand Gabboria et Francisco Garcia, tout lecteur impartial, qui les comparera, verra combien ces degrés diffèrent de ceux qu'énoncent les Frères Bedarride.» Il est vrai que les Frères Bédarride, ne cachaient pas l’indifférence qu’ils avaient pour les Arcana Arcanorum. L'affaire n'était pas un secret puisque le Tuileur de Vuillaume de 1820 déclare au sujet des Arcana Arcanorum : "Nous savons au surplus que ces quatre degrés ne sont pas adoptés par la Puissance qui gouverne le Rite Egyptien en France". Il ajoute ailleurs : « Cette explication et les développements des degrés 87, 88 et 89, qui forment tout le système philosophique du vrai rite de Misraïm, satisfait l'esprit de tout maçon ins­truit.

Elle est parue à Londres sur ce rite en 1805, sous forme d'in-quarto, signalée dans une brochure d’un certain Bretel, intitulée « réponse à un libellé » et publiée à Bruxelles en août 1818. Nous avons d'autre part en notre possession à Bruxelles, où le rite de Misraïm fut introduit en 1817, une partie de ses archives : statuts (parus chez REMY, rue des Escaliers, le 5 avril 1818) ; diplômes ; polémique avec les autres Rites, signalant un ouvrage de Ragon (op. cit. Page 247 et 307, note I) ; et un tuileur manuscrit, sur parchemin, contenant notamment les « Arcana Arcanorum » — sur papier et avec écriture absolument identique à un autre document daté de 1778».

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Le Suprême Conseil 90e degré initié par Jean Marie Ragon « déclara dans ses statuts, ne reconnaître en France d’autre autorité maçonnique et légale que le Grand Orient de France » et, le 8 octobre 1816, ils lui portèrent le rite, qui fut accueilli avec circonspection.

Les documents justificatifs étaient rédigés en langue italienne et furent présentés lors d’une réunion aux commissaires du Grand-Orient le 20 novembre 1816 où assistaient les Illustres Frères Benou, Bertonasco, Gastebois (Président), Geneux et Hacquet. Les propositeurs étaient les Frères Armand Gabboria, Francisco Garcia, François Joly, A. Méallet et Jean Marie Ragon pour Misraïm. Le Frère François Joly exhibe les pouvoirs que lui avait délégués en 1813, à Naples le Suprême Conseil du 90e et dernier degré du Rite de Misraïm, avec autorisation de créer, d’établir et constituer le rite de Misraïm, dans les 4 séries et dans tous les degrés qui les composent. Les Frères Armand Gabboria et Francisco Garcia exhibèrent également leurs patentes de 90e degré.  Le Frère Gastebois déclara que ces trois Grands maîtres du Rite de Misraïm lui paraissaient suffisamment aptes à présenter légalement, sauf examen à l’admission du Grand Orient. Les 4 autres commissaires furent de l’avis de leur président.

François Joly et Armand Gabboria donnèrent des explications sur le rite et Misraïm qui ne commence qu’au 67e degré.

Le Frère Jean Marie Ragon développa les interprétations qui lui ont été demandées sur les deux premières séries comprenant les 66 premiers degrés, connus avant l’existence de ce rite.

La séance fut longue, très amicale et des plus fraternelle. le Frère François Joly communiqua les statuts et règlements du Suprême-Conseil de Naples au Frère Gastebois, qui en donna une rapide lecture en français. Le Frère Benou, voulant revoir un passage complimenta le Frère Gastebois pour sa grande facilité à traduire l’Italien.

Quelques mois plus tard, Gastebois demanda à François Joly les explications et les documents nécessaires sur l’histoire du rite de Misraïm afin de les transmettre au Grand Directoire des rites. Caillet écrit que les Arcana Arcanorum rapportés de Naples furent exposés par François Joly, Armand Gabboria et Francisco Garcia (Caillet, arcanes et rituels 1994, P. 275).

Le 11 janvier 1817 eu lieu la consécration des Trinosophes par les commissaires du Grand Orient de France. Le 15 février, Jean Marie Ragon demande au Grand Orient un chapitre dont la création fut fixée au 7 juillet.

Le 15 août 1817, Jean Marie Ragon rencontre Gastebois qui lui dit ne plus vouloir des représentations de maçonnerie « égyptienne ». Ragon s’engage alors à ne plus pratiquer aucun grade de la maçonnerie de Misraïm.

Le 7 novembre, le Grand Orient de France expose la situation ; Le grand Orient doit toujours, comme le Gouvernement français, considérer comme sociétés secrètes prohibées par les lois du royaume, toutes celles qui ne suivent pas ses rites… ces ateliers, qui professent des soi-disant rites auxquels ils donnent toujours une origine ancienne et illustre, ne professent réellement que les inventions ridicules de quelques imaginations exaltées, qui ne vivent qu’en faisant des victimes.

En conséquence, le Grand Orient de France ne considéra pas comme opportun, ni prudent d’admettre en son sein le rite de Misraïm, d’autant que les hauts-grades du Rite n'avaient jamais été approuvé: ni la réduction de l'échelle égyptienne aux trente-trois degrés de l'écossisme, ordonnée par le Hiéro­phante Pesina et mise en pratique en certains pays (notamment l'Argentine); ni la suppression de ses liturgies spiritualistes.

Le rite fut rejeté par le Grand Orient de France le 27 décembre suivant. Les présentateurs qui voulaient armer le Grand orient de ce rite afin que personne ne pût continuer à en abuser, y renoncèrent pour toujours, et déclarèrent dissous leur Suprême Conseil du 90e degré.

L’arrêté adopté par le Grand orient de France dans sa séance solennelle du 27 décembre 1817 est en effet des plus clairs, qui stipule non seulement que le rite de Misraïm n’est point admis au Grand Orient, mais encore qu’il interdise aux maçons de le pratiquer, sous peine d’être déclaré irréguliers et exclus de leur obédience. Le 27 août 1821, une nouvelle circulaire viendra confirmer en tous points l’arrêté précédent (Archives Nationales, F7 6685 liasse 1296).

Si le prétendu Misraïm de Jean Marie Ragon disparu de la circulation, il fut à l’origine de la diffamation, de la persécution et de dénonciation contre les Bédarrides et les Misraïmites de la part des journalistes du Grand Orient parmi lesquels le dénommé Jean Marie Richard, membre de l’Académie des sciences, qui fut expulsé le 15 août 1818, ainsi que les Frères Sascherio Beaurepaire, A. Méallet, François Joly et consorts, après un processus régulier, à la suite de ce qu’ils avaient tenté de faire au préjudice du Rite.

Misraïm et les Carbonari

En 1810, s'était opéré en France une réaction contre les sociétés secrètes républicaines de type carbonari fondées dans le pays par Arnaud Bazard, Jacques Flotard et le frère Jacques Buchez. Cette société avait été introduite en Italie par Pierre Joseph Briot, administrateur des Abruzzes (sous l’autorité de Joseph Bonaparte) initié à la "Société Secrète Républicaine des Philadelphes" de Besançon, "Bon Cousin Charbonnier" du rite forestier de l'Ordre de la Fenderie dit du Grand Alexandre de la Confiance, et affilié au Rite de Misraïm.

Parallèlement, y avait été initié Filippo Buonarroti, révolutionnaire français d'origine pisane, ancien ami de Gracchus Babeuf, qui a connu Briot à Sospel ; il va durant trente ans se servir des loges, en particulier au sein de sa propre organisation ("Les Sublimes Maîtres Parfaits", sous la direction d'un "Grand Firmament") pour couvrir la diffusion de ses idées révolutionnaires, celles de l'idéal babouviste du communisme égalitaire. Quoique relativement limitée, cette regrettable confusion entre franc-maçonnerie et idées carbonaristes fera rapidement le lit de la politisation des loges.

Dans la région de Besançon, le mouvement révolutionnaire des Bons Cousins Charbonniers auquel pourrait avoir appartenu le frère Lafayette (par ailleurs vénérable de la loge "Les Amis de la Vérité" de Rosoy et membre du Suprême Conseil), s'était étendu et avait tenté d'infiltrer les loges pour y faire pénétrer leurs idées contestataires et recruter des maçons prêts à participer à un soulèvement républicain.

V 1

Pierre Joseph Briot

Sous la Terreur Blanche (en été 1815), c'est Misraïm qui transmet leur nécessaire maîtrise aux Carbonari. Violemment anticlérical et anti royaliste, le Rite groupe alors une cinquantaine de Loges à travers le pays. Cependant le pouvoir politique et certaines obédiences maçonniques dont le Grand Orient de France, alors majoritairement monarchiste et catholique, qui pénétrées par le vent de liberté de la démocratie porté par la révolution Française, supportaient mal un rite qui se déclarait aristocratique et qui comportait un tel système de hauts grades.

Si, très rapidement, le Rite de Misraïm rassemble les jacobins nostalgiques de la République, c'est au sein du Rite de Memphis, que se regroupent les demi-soldes de l'ex-Grande Armée et les bonapartistes demeurés fidèles à l'Aigle. Notons du reste que les deux Rites ont en 1816 le même Grand-Maître Général, prémisses de la fusion future.

Dès 1817, le Grand Orient avait essayé, à plusieurs reprises, d’absorber le Rite de Misraïm, ou de l’intégrer de force en son sein. Ne parvenant pas à ses fins, le Grand Orient, se met à dénoncer le Rite aux autorités qui l’interdit. Pourquoi cette volonté de mettre au pas ce Rite ? Réponse de Jules Vernhes : « On n’a jamais vu notre Rite … encenser aucun des gouvernements qui se sont succédés en France … »

Pas étonnant donc que le Grand Orient de France envoie des espions dans les Loges égyptiennes, les dénonce, provoque des descentes de police, les fait condamner comme conspirateurs et ordonne à ses membres de cesser toutes relations avec le Rite de Misraïm.

En ce qui concerne la composition de ces loges, le recrutement était plutôt composite. On y trouvait, comme nous l'avons déjà montré, des personnes éminentes, souvent des dignitaires du Rite écossais. Ils étaient mélangés avec des personnes intéressées par des doctrines ésotériques ou des « hauts degrés », attirés par la « hiérarchie des 90 degrés » et par l'origine vraisemblablement égyptienne du Rite, et enfin par des bonapartistes et des républicains, parfois Carbonari, cherchant une couverture. Pas étonnant que tout cela ne plaise pas au Grand Orient de France qui souhaitait contrôler l'ensemble de la maçonnerie française, et qui était hostile au système des « hauts degrés » et aux études ésotériques, craignant pour que le gouvernement de Louis XVIII interdise la maçonnerie en tant que mouvement politique, adversaire de la monarchie. En conséquence, dès le début, le Grand Orient montre une opposition très forte au Rite de Misraïm.

En dépit des protestations du Grand Orient de France, très vite, le rite de Misraîm s’est développé en France. Le tableau des membres composant la Puissance Suprême pour la France, pour l’année 1818, n’en comprend pas moins de dix-sept dignitaires composant le Suprême Conseil du 90e degré, sept autres membres du même grade, vingt-trois frères du 89e degré, douze du 88e, quatorze du 87e, et vingt-deux membres d’honneur de ce dernier grade. Paris compte alors Quatre Loges : L’Arc en Ciel, le Mont Sinaï, les Sectateurs de Zoroastre, Saint-Candide des francs-hospitaliers ; auxquelles s’ajoute une loge de Cavaillon, Les Médiateurs de la Nature. A Paris, fonctionnent par ailleurs un Conseil du 33e degré, un autre du 45e, un Sénat du 51e, un tribunal du 66e, un conseil du 70e, un autre du 73e, un autre encore du 77e, et enfin un autre du 86e degré. En province, la même pièce mentionne deux conseils du 70e, l’un à Bordeaux, l’autre à Marseille.

Misraïm n’est pas pour autant confiné aux frontières françaises. Le 15 mars 1817, Michel Bédarride l’introduit en Belgique, et les statuts en sont publiés à Bruxelles, le 5 avril 1818. Mais dès le 22 juin de cette année, une première réaction hostile provient du Suprême Conseil du rite écossais ancien accepté pour les Pays-Bas ; d’autres suivront tout au long de l’année, qui entraînent réponses des misraïmites pris à partie. Le 18 novembre 1818, le Prince Frédéric, Grand Maître de la Franc-maçonnerie pour les Pays-Bas, met un terme à la querelle en interdisant dans son royaume les loges de Misraïm.

Le 30 avril 1818, la Loge misraïmite les Sectateurs de, Zoroastre, à Paris, déclare s'isoler de la Puissance Suprême, tant que les actes de ce corps porteront les signatures des Frères Bedarride. Le 11 juin suivant, cette Loge fut démolie. La même Puissance démolit, le 23 juillet, la Loge l'Arc-en-ciel, à Paris, parce qu'elle ne l'avait pas reçue avec les honneurs maçonniques qu'elle croit lui être dus. Elle lui pardonne le 4 août, et la réintègre sur ses tableaux.

Dès 1821, un Souverain Conseil du 70e degré, siège à Toulouse, où le rite vient d’être introduit par Louis-Emmanuel Dupuy. La même année, Michel Bédarride se rend en Suisse où la loge Genevoise les Amis Réunis adopte son système, tandis qu’il constitue le 17 mai 1821 un autre Conseil du 70e degré avec le titre de loge-mère helvétique. La charte de ce nouvel atelier porte les signatures de Michel Bédarride lui-même. Louis Fontanes 77; Louis Falconnier, Daniel Seguin, Georges Agier, Claude Gerbenne, Jean-Antoine Maigrot et Martin, tous titulaires du 70e degré. Puis le 3 août 1821, avec l’appui de Jean-Samuel d’Illens (1758-1825), grand maître du Grand Orient National helvétique romand, Michel Bédarride fonde à Lausanne la loge les Médiateurs de la Nature, qui sera installée le 9 août suivant. Mais celle-ci est aussitôt reniée par certains dignitaires du Grand Orient helvétique lui-même, dont cette affaire provoque l’éclatement. Dans le même temps, Michel Bédarride inaugure à Genève une nouvelle loge, sous le titre distinctif Les Amis de la Vraie Lumière, qui entrera en sommeil en 1834.

D’un très précieux tableau des membres composant la puissance suprême du rite pour l’année 1822, tirons la liste des 90e à cette date ; Michel Bédarride « ex-inspecteur des services réunis des armées impériales » ; Comte Honoré Muraire, Président d’un des grands conservatoires de l’Ordre ; Baron François-Antoine Teste, Premier Grand Examinateur ; Moret, avocat à la cour royale de Paris, Deuxième Grand Examinateur ; Comte de Ferig, Grand Orateur ; Edme-Claude Rayhery, Grand Chancelier ; Joseph Bédarride, ex capitaine du train d’artillerie, Secrétaire Général, Grand Conservateur de l’Ordre ; Comte Louis de Fauchecou, Grand Trésorier ; Marc Bédarride, Grand Garde des Sceaux et timbres, Premier Grand Conservateur et représentant des Suprêmes Grands Conservatoires  de l’Ordre et des Puissances Suprêmes d’Irlande et d’Ecosse auprès de celle de France ; Jean-Joseph Briot, Grand Maître des cérémonies ; Benedict Allegri, grand élémosinaire et représentant la Puissance Suprême des Pays-Bas auprès de celle de France ; Charles Teste, Grand Expert.

La même pièce donne la liste des représentants de la Puissance Suprême ; Pierre de Lasalle, 90e, pour la Vallée de Naples ; Jean Fawler, 90e, pour la Vallée de Dublin ; Comte Joseph de Chabran 90e, pour la Vallée d’Avignon ; Dubreuil aîné, 90e, pour la Vallée de Lyon ; Louis-Baptiste Devilly, 90e, pour la Vallée de Metz ; Abraham Sasportas, 90e, pour la Vallée de Bordeaux ; Théodoric Cerbes, 90e, pour la Pologne ; Félix Rivière, 90e, pour la Vallée de Rio-de-Janeiro ; David Demontel, 89e, pour la Vallée de Livourne ; Le Chevalier Reibesthal, 89e, pour la Vallée de Strasbourg ; un certain Messine, 89e, pour la Vallée de Mons ; le Frère Declercq, 89e, pour la Vallée de Courtray ; Jean-Samuel Bergier d’Illens, 89e, pour Lausanne ; le Dr Cavalier, 89e, pour la Vallée de Sens ; Le comte de Saint-Clément, 89e, pour l’Amérique ; Le chevalier Réal de Chapelle, 87e, pour la Vallée de Besançon ; Louis Falconnier, 87e, à Genève ; Le frère Fontanes, 87e, pour la Vallée de Nimes ; Jean-Raymond Cardes, 87e, à Toulouse ; Jean-François Darsonval, 87e, à Clermont-Ferrand ; Thomas Hussey, 87e, à Londres ; Le Frère Julliera, 87e, à Nion ; Louis-Théodore Olivier, 87e à Stochholm ; Le Frère Gibbes 87e, pour les Iles Anglaises ; Jean Baptiste Chevalier, 87e, pour la Vallée de Nantes ; Le frère Juillion Comperat, 87e, à Sedan ; Le Frère Pitraye, 87e, à Rouen ; Le Frère Vernhes, 87e, à Montpellier ; Le Frère Coudreux, 87e, à Tours ; Chelle, 87e, à Saint-Omer ; Albert Besson, 87e, à Jarnac ; On y relève aussi quelques 90e étrangers ; le Duc de Saxe-Weimar, Joseph-Nicolas Daine, major général des armées du roi, Philippe-Casimir Marchot, un certain Decourtray, et un certain Hulst, tous membres de la Puissance Suprême des Pays-Bas ; le Duc Auguste-Frédéric de Sussex en Angleterre ; le Duc de Leinster en Irlande ; le Duc de Athol en Ecosse ; Lambert Guerindi en Italie ; et PolacoVitta à Jérusalem.

Enfin, pour la même année, le tableau des loges misraïmites françaises et Suisses : sept loges à Paris ; L’Arc en Ciel, les Douze tribus, le Mont Sinaï, les Enfants d’Apollon, le Buisson Ardent, les sectateurs de Misraïm, l’Anglaise des Amis bienfaisants : à Bordeaux,  La réunion philantropique ; à Rouen, Les sectateurs de Pythagore ; à Lyon, Memphis ; à Metz, Héliopolis renaissante ; à Toulouse, Le Sentier de la Vérité ; à Besançon, Les sectateurs de la Vérité ; à Montauban, Nil débordé ; à Sedan, les Amis Réunis ; à Cavaillon, les Sages médiateurs de la nature , à Dardenat, La parfaite tolérance ; à Genève, Helvetie ; et à Lausanne, Les médiateurs de la Nature.

Toujours en 1821, la Loge la Bonne Foi, à Montauban, venant d'adopter l'Écossisme, eut la malheureuse idée d'ajouter aux régimes qu'elle professe le Misraïmisme, alors en butte aux poursuites du gouvernement. L'autorité civile s'empare de ses papiers et registres, et fait fermer son local.

Le 10 octobre, de cette même année, ne circulaire du Grand Orient de France rappelle aux ateliers de son obédience que le Rite de Misraïm n'est pas reconnu par lui, et interdit toute communication avec les Loges de cette maçonnerie.

Mais interrogeons des contemporains et demandons-leur ce qu'ils savent des rites égyptiens au moment où ceux-ci tentent de conquérir la France.

En 1821, le Frère Jean Philippe Levesque a publié un « Aperçu historique général » des tendances maçonniques de son époque. Il parle dans ces termes : « II y a, je crois, cinq ou six ans que ce Rite est venu s'établir à Paris. Il venait du Midi de l'Italie et jouissait de quelque considération dans les Iles Ioniennes et sur les bords du golfe Adriatique. Il a pris naissance en Egypte. »

Après ce premier témoignage, interpellons le maçon le plus érudit de France, le célèbre Claude-Antoine Thory (1759-1827), qui, dans ses deux tomes des « Acta Latomorum » reproduisit un nombre considérable de documents historiques précieux dont il avait été le conservateur. Il précise : « Le Rite de Misraïm, qui ne date, en France, que de quelques années, était très en vigueur à Venise et dans les îles Ioniennes, avant la Révolution française de 1789. Il existait aussi plusieurs Chapitres de Misraïm dans les Abruzzes et dans la Pouille.» Et il ajoute cet élément intéressant : « Tous ces grades, excepté les 88e, 89e et 90e ont des noms différents. Quant aux trois derniers, nous n'en connaissons pas la dénomination, on les a indiqués comme voilés, dans le manuscrit qui nous a été communiqué. »  Jean Philippe Levesque : « Aperçu général et historique des sectes maçonniques », page 105, Paris, 1821. 10 n Claude-Antoine Thory : « Acta Latomorum », en deux tomes, pages 327-328, Paris, 1815. Nous verrons plus loin l'extrême importance de cette observation.

Bedarride :E « Histoire de Misraïm », tome 2, page 125. 17 Waite: «Encyclopaedia of the Freemasonry », tome 2, page 75. 18 Sur Cagliostro, cf. « Vie de Joseph Balsamo, extraite de la procédure instruite contre lui à Rome en 1790 », Paris, éd. Treuttel, 1791; et: Dr Marc Haven : «Le Maître Inconnu, Cagliostro », Paris, Dorbon aîné, 1913 ; cf. aussi : «Rituel de la Maçonnerie Egyptienne », Nice, Ed. des Cahiers Astrologiques, 1947.

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L'initiation antique vue par le XVIIIe siècle: l'épreuve de l'eau dans la Grande Pyramide

Par Jean Michel Moreau (1741-1814)

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 « Cette représentation fit fureur ; elle fit pâlir le symbolisme ordinaire mais sa renommée fut par trop retentissante, tant l'admiration fut grande.»

Le rite de Misraïm poursuivra son histoire avec des hauts et des bas jusqu'en 1822, date à laquelle il fut interdit par la police de la Restauration, suite à l'affaire des Quatre Sergents de La Rochelle et à l'inquiétude suscitée par les Carbonari.

Le 1er octobre 1822, une Loge de Tarare, professant le Misraïmisme, est envahie par la police qui se saisit de tous ses papiers et registres.

A cette époque, le rite de Misraïm était devenu le fer de lance de l’opposition clandestine et républicaine, voire carbonariste à l’Ancien Régime et à l’Eglise Catholique.

Sur ce plan encore, le Rite fait acte de rupture voire de subversion par rapport à son siècle. Le Rite va devenir alors un abri pour des républicains, des révolutionnaires et va donner la Maîtrise maçonnique aux Carbonari, ces 50 000 hommes d'armes qui faillirent renverser l'Ancien Régime. On y trouve à cette époque des Frères comme Pierre-Joseph Briot, — qui s’associa étroitement avec les révolutionnaires des Philadelphes. —, ou bien encore Charles Teste, frère cadet du baron François Teste, lieutenant de Philippe Buonarrotti, le célèbre révolutionnaire qui utilisa la Charbonnerie pour servir la cause de son socialisme d'Etat, et qui fut, avec Babeuf le coauteur du Manifeste des Egaux, le premier texte communiste inspiré des Enragés de la Révolution française.

 

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Commentaires (1)

ERIC SIMON
  • 1. ERIC SIMON | 08/05/2018
Bonjour,
Auriez-vous des renseignement sur l'ancienne loge londonienne des Philadelphes?
MERCI

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