42209a497b7a61318f8f049c288763dd

Le 1er octobre 1822, une Loge de Tarare, professant le Misraïmisme, est envahie par la police qui se saisit de tous ses papiers et registres.

A cette époque, le rite de Misraïm était devenu le fer de lance de l’opposition clandestine et républicaine, voire carbonariste à l’Ancien Régime et à l’Eglise Catholique.

Sur ce plan encore, le Rite fait acte de rupture voire de subversion par rapport à son siècle. Le Rite va devenir alors un abri pour des républicains, des révolutionnaires et va donner la Maîtrise maçonnique aux Carbonari, ces 50 000 hommes d'armes qui faillirent renverser l'Ancien Régime. On y trouve à cette époque des Frères comme Pierre-Joseph Briot, — qui s’associa étroitement avec les révolutionnaires des Philadelphes. —, ou bien encore Charles Teste, frère cadet du baron François Teste, lieutenant de Philippe Buonarrotti, le célèbre révolutionnaire qui utilisa la Charbonnerie pour servir la cause de son socialisme d'Etat, et qui fut, avec Babeuf le coauteur du Manifeste des Egaux, le premier texte communiste inspiré des Enragés de la Révolution française.

Le Carbonarisme

Le carbonarisme est une société initiatique et secrète à forte connotation politique qui eut un rôle occulte important sous la Révolution Française, qui contribua efficacement à l’unification de l’Italie, et qui s'est répandue dans divers états européens au début du XIXème siècle. La Charbonnerie tire son nom des rites d'initiation des forestiers (rituels forestiers) fabriquant le charbon de bois dans le Jura à l'origine et en Franche-Comté. Dissimulé derrière le compagnonnage artisanal des producteurs de charbon de bois, la charbonnerie se fondra dans certaines loges maçonniques. Elle comportait neuf degrés et était cloisonnée en ventes regroupées en ventes mères.

C'est le révolutionnaire français Pierre-Joseph Briot, lui-même francmaçon du rite de Misraïm et Bon cousin charbonnier du rite du Grand Alexandre de la confiance, qui importa ce rite très chrétien à Naples, fin 1809. Il participa sans doute à l'unification secrète des divers groupes italiens sous l'égide de la Carbonaria.

En France, le carbonarisme sera implanté par Benjamin Buchez qui sera à l'origine de la « Société Diablement Philosophique ».

A 1

Benjamin Buchez

En 1818, celle-ci est transformée en loge maçonnique sous le vocable des Amis de la Vérité. L'année 1833 voit, sous la direction de Buonarroti, la création de la Charbonnerie Démocratique Universelle à Bruxelles. Elle était en correspondance avec la Societa Dei Veri Italiani d'inspiration babouviste. Le vocable de vente sera remplacé par celui de "phalanges", celles-ci avaient, souvent, sous leur direction occulte des loges de Misraïm. Le plus haut degré connu de cette société secrète est le "Frère de la Racine".

Parmi les couvertures de la charbonnerie on peut citer tout d'abord les réseaux de conspirateurs connus sous les noms de "Philadelphes" et d'"Adelphes" Les Philadelphes sont issus d'une résurgence des Illuminés de Bavière. Leur programme est voisin de ceux-ci et des Egaux de Babeuf. Les Adelphes et Philadelphes étaient coiffés par une autre société secrète : le Grand Firmament, qui se subdivisait en Eglises, Synodes et Académies.

Or, dès 1817, le Grand Orient, alors monarchiste et catholique devint l’un de ses plus farouches opposants. Ainsi, en 1822 on profita de l’affaire des « quatre sergents de La Rochelle » et de l’inquiétude suscitée par les Carbonari pour dénoncer aux forces de police l’Ordre de Misraïm comme un repaire de séditieux « anti-monarchiques et anti-religieux » prêts pour l’insurrection armée. Un rapport de police précise que « le but de ces sectaires était d’établir l’athéisme et une République universelle ». On y décrit les frères de Misraïm comme les apôtres les plus violents de l’athéisme et de la démagogie, et leurs écrits sont dits les plus audacieux qui soient.

Bien vite, des perquisitions mettent fin à l’activité des Loges qui sont dissoutes sous prétexte de détention de documents anti-religieux. L’essor de ce nouveau Rite plein de promesses est ainsi stoppé net.

 

LETTRE DE DENONCIATION D’UN CARBONARI

(Marseille le 14 Août 1822)

 

A son excellence le Ministre Secrétaire d’Etat de l’Intérieur

 

Monseigneur,

Il est débarqué dans ce port, venant de Civita Vechia un voyageur nommé Bartholomeo Pestini, natif de Pistoia, poète improvisateur, qui a l’intention de se rendre à Paris et dont le passeport est ci-inclus transmis à votre Excellence.

Quelques jours avant l’arrivée de cet étranger, je reçu une lettre de Rome signée L. Luis par laquelle on m’avertit en mauvais français que le dit Festini vient d’être expulsé de Rome après l’avoir été de Florence et de naples, où il a été la cause de la révolution napolitaine (est-il dit en propre termes). Il est dépeint comme un CARBONARI capable d’exercer beaucoup d’influence à l’égard des jeunes gens. Cet avis qui part d’une source obscure et peut être malveillante ne m’a pas semblé suffisante pour ……………….. etc…

A 2

Lettre originale de la dénonciation

La charbonnerie française, de type politique, sera très active de 1820 à 1823.La conspiration militaire échoue et se signale notamment lors de l’affaire des quatre sergents de La Rochelle.

L’affaire des Quatre sergents de La Rochelle

En 1821, des mouvements de contestation au sein de l’armée, et notamment dans le 45e régiment d’infanterie en garnison à Paris inquiétaient les autorités militaires et civiles. Certains soldats hostiles à la restauration monarchique refusaient de crier « Vive le Roi ». Aussi, afin de couper le régiment des mauvaises influences politiques (la caserne se situait en plein Quartier latin de Paris où les étudiants entretenaient la contestation), ce régiment fut transféré à La Rochelle en janvier 1822.

Quelques militaires entendant y poursuivre leur action dans la clandestinité, furent dénoncés aux autorités pour conspiration.

Accusés d'appartenir à une organisation politique secrète, « la Charbonnerie », complotant contre le régime de Louis XVIII, quatre militaires du 45eme régiment de ligne de la Rochelle, les sergents Jean-François Bories, Charles Goubin, Jean-Joseph Pommier et Marios-Claude Raoulx sont arrêtés le 19 mars1822 avec une vingtaine de leurs complices, et enfermés dans la Tour de la Lanterne située à l’entrée du port de La Rochelle.

A 3

Lecture de l’acte d’accusation des 4 sergents de La Rochelle

Le gardien de cette prison étant lui-même franc-maçon, permettait assez régulièrement à ses prisonniers de sortir en ville en sa compagnie pour assister à leurs réunions maçonniques. La chose s’étant ébruitée, le roi fit transférer les quatre Sergents à Paris.

Ne voulant pas dénoncer leurs chefs, malgré des pressions et des promesses de grâce qui leur avaient été faites, ils paieront pour ces derniers au rang desquels figurait le célèbre Marquis de La Fayette. Accusés de complot, ils sont traduits devant la cour d'assises de la Seine, condamnés à mort et guillotinés le 21 septembre 1822 en place de Grève à Paris.

A 4

Exécution des quatre Sergents de la Rochelle en place de Grève

A 5

Marquis de Lafayette

Cette exécution provoqua l'émoi de l'opinion publique, choquée par la sévérité des juges. Les journaux libéraux et les jeunes artistes romantiques dénoncèrent le sort fait à de simples militants devenus des martyrs.

Les traces de leur passage dans la Tour de La Rochelle sont encore visibles et leur geôle donne lieu à de véritables pèlerinages. Il existe une importante iconographie à leur sujet et de nombreuses chansons dites populaires leur ont été consacrées.

Un demi-siècle après la décapitation des quatre jeunes hommes, des vengeurs profiteront des troubles de la Commune pour assassiner le mouchard qui avait dénoncé ses camarades pour sauver sa propre tête : un certain Goupillon, ancien sergent, qui allait alors sur ses quatre-vingts ans.

En 1822, par la voix du Frère Jules Vernhes, le rite avait refusé son intégration forcée au sein du Grand Orient de France qui par son avocat Jean Mallinger, battit tous les records de méchanceté, allant jusqu'à dénoncer le rite de Misraïm et provoquer des perquisitions ainsi que des poursuites contre ce rite et ses adeptes, afin de rendre à ce dernier toutes existences impossibles. Pour comprendre les raisons des persécutions dont il est l'objet, il faut se rappeler que sous la restauration, la franc-maçonnerie était une institution mondaine. En refusant l'intégration au Grand Orient de France, le Rite de Misraïm avait attiré les opposants et mis en échec la politique de son Grand Maître, le maréchal Magnan ...

A 6

Maréchal Bernard Pierre MAGNAN

Grand Maître du Grand Orient de France

1862/1865

 

Le 13 août 1822, s’adressant au Préfet du Bas Rhin, le grand Orient de France, par l’intermédiaire de journalistes dont le dénommé Jean Marie Richard, membre de l’Académie des Sciences, fut à l’origine de la diffamation, de la persécution et des dénonciations des Bédarride, des Misraïmites et du Rite de Misraïm comme « ennemi de l’Etat, de l’Autel et du Trône ».

 

Texte de la dénonciation

 

Monsieur le Préfet, Il s’est formé, depuis quelques années, dans la capitale, une nouvelle maçonnerie connue sous la dénomination de Puissance de Misraïm, absolument étrangère au Grand Orient de France, et dont la tendance est évidemment révolutionnaire. Les informations dont elle a été l’objet, assurent que l’association a fondé un grand nombre de loges dans la plupart des départements et qu’elle met ainsi beaucoup d’activité à se propager. Jusqu’ici le département du Bas Rhin paraissait avoir échappé au zèle des propagandistes, mais il résulte des renseignements qui me parviennent que cette présomption n’était pas fondée, et qu’au contraire la ville de Strasbourg et plusieurs autres villes du département comptent un grand nombre de loges qui se font remarquer par l’activité de leurs travaux.

J’ai lieu de croire que les premières loges du Bas Rhin ont été fondées par un les Frères Bédarrides (Ils sont au nombre de trois) qui résident à Paris, et qui voyagent ordinairement sous la qualification de négociant, ou de «  » marchande. C’est la seule indication que je puisse vous donner quant à présent. S’il me parvient par la suite quelque renseignement plus précis, j’aurais plaisir de vous les communiquer.

J’attache beaucoup d’intérêt à connaître les loges qui peuvent exister dans le Bas Rhin, et les personnes qui les dirigent. Si la recherche que je vous prie de prescrire produisait quelques résultats vous m’en donnerez communication sans le moindre retard.

 

ORIGINAL DE LA DENONCIATION
AU PREFET DU BAS RHIN LE 13 AOÛT 1922

 

A 7   A 8

 

A 9   A 10

 

Le Rite eut même des ennemis outre-Manche. On aurait pu penser que la Grande Loge d’Irlande, était animée d’excellentes intentions envers le rite lorsque le Grand Maître le Duc de Leinster ainsi que son adjoint, John Fowler se font initier au 90e degré de Misraïm, le 21 février 1821. Le Grand Hiérophante Michel Bedarride les aida même à constituer un Conseil complet de 17 membres tous élevés au 77e. En réalité, ils ne cherchaient pas à poursuivre une voie initiatique et ésotérique, mais comme ils ne le cachaient nullement, ils s’étaient fait initier « … visiblement en vue de garder le Rite sous contrôle et de le laisser mourir d’inanition. »

Même perfidie du côté de la blonde Albion. Le Grand Maître de la Grande Loge Unie d’Angleterre, le Duc de Sussex, reçut le 90e degré du Rite de Misraïm est fut investi des pleins pouvoirs pour l’Angleterre, l’Ecosse et l’Irlande. Il figurait, dans la liste des membres de Misraïm pour l’année 1821-22, à côté du Duc d’Atholl, un ancien Grand-maître de la Grande Loge des Anciens ou des Schismatiques. Il fallait tuer le Rite.

A 11

Le Duc de Sussex

 

En France, le Rite fut interdit par la police de la restauration qui ferma la dizaine de Loges qui le composait et confisqua une grande partie de ses archives, qui se trouvent aujourd’hui aux Archives Nationales. C’est pourquoi certains dignitaires misraïmites parisiens eurent la faiblesse de renoncer à certains de leurs grades supérieurs et tentèrent de se mettre au pas volontairement, en donnant aux matérialistes qui les critiquaient des gages de conformisme athée véritablement déplorables — à ce prix, ils se firent facilement reconnaître. 

Cf. Claude-Antoine THORY : « Acta Latomorum», tome 2 ; cf. années 1818, 1819, 1821, 1822, 1836, où des exclusives, dénonciations, saisies eurent lieu en France et aux Pays-Bas. Cf. l'intéressante étude parue en avril-mai 1935 dans le « Bulletin Mensuel des Ateliers Supérieurs du Suprême Conseil de France » — 8, rue Puteaux, Paris — numéros 4 et 5, sous la plume du Frère Fernand Chapuis, sur l'histoire et les tribulations de la loge misraïmite de Besançon, en 1822. Il signale qu'en 1822, le rite avait en tout en France 73 ateliers de grades divers, notamment à Paris 7 loges et 15 Conseils. Cf. Rite Oriental de Misraïm ou d'Egypte.

Le frère Morrison de Greenfield (1780-1849) joua un rôle notable dans l'histoire du Rite Oriental de Misraïm. Originaire d'Écosse, ancien médecin militaire des armées britanniques pendant les guerres napoléoniennes, il s'établit à Paris en 1822. Passionné par les hauts grades maçonniques, il fut dignitaire de tous les systèmes de hauts grades existant à l'époque à Paris et contribua à la reconstitution du rite.

Le 24 juin 1822, le journaliste Jean Marie Richard, sous sa robe de Grand Orateur du Grand Orient de France, jugea opportun de rappeler que Misraïm avait été présenté au Grand Orient par des frères qui, prévoyant l’abus qu’on se disposait d’en faire, crurent qu’il serait avantageux, pour l’autorité maçonnique de l’adopter. Il s’attira cette réponse, plus que juste de la part du Frère Jean François Vernhes de Montpellier, 87e de Misraïm, éditée dans son livre sur la, Défense de Misraïm et quelques aperçus sur les divers Rites maçonniques en France,

 

Défense du rite de Misraïm par Jean François VERNHES (1822)

 

GLOIRE AU TOUT-PUISSANT.

SALUT SUR TOUS LES POINTS DU TRIANGLE,

RESPECT A L'ORDRE.

 

A tous les Maçons de tous tes rites. « Depuis longtemps la calomnie s'est déchainée contre L'ordre de Misraïm ; des discours virulents ont été prononcés dans le Grand-Orient, des circulaires ont été lancées par lui. Si rien n'a été répondu, jusqu'à ce jour, à toutes ces diatribes, c'est que, forts de leur conscience et de leur dévouement au gouvernement, les enfants de Misraïm dédaignaient ces odieuses diffamations, dont tout le blâme devait retomber sur ceux qui en faisaient retentir les voûtes des temples maçonniques.

Mais les calomniateurs, enhardis par le silence des Misraïmites, sont parvenus à inspirer des soupçons à l'autorité civile. La saisie des archives a eu lieu sur plusieurs points de nos vallées, et le public, instruit de ce fait par les journaux, a pu croire un moment que les maçons Misraïmites étaient des ennemis de l'État de vrais conspirateurs. Or, comme il appartient à un enfant de défendre l'honneur de sa famille et d'empêcher qu'aucun doute ne s'élève sur les intentions de ses membres, nous avons pensé que le meilleur moyen d'y parvenir était de faire imprimer une réponse au discours de l'orateur du Grand-Orient, afin de rendre tous les maçons juges de la conduite de leurs Frères, les Misraïmites et de celle des Grands Orientistes.

Très Illustres Frères, pour répondre victorieusement et en peu de mots au discours du Frère Jean Marie Richard, il suffirait de transcrire ici, et en regard des divers paragraphes qui le composent, les définitions des vertus maçonniques ; les voici : elles y formeront un bien singulier contraste. –

La première de ces vertus est la tolérance –

La deuxième, la vérité –

La troisième, l'humanité –

La quatrième, la bienfaisance –

La cinquième, la fraternité.

Or, rien n'est moins tolérant que les principes contenus dans 1e discours du Frère Richard.

Rien n'est moins vrai que les faits qu'il y avance.

Rien de moins humain que ses vagues et mensongères accusations. Rien de moins bienfaisant que sa fausse bienveillance.

Rien de moins fraternel que ses perfides délations.

Mais entrons dans quelques détails qui feront encore mieux ressortir l'absurdité des divagations du Frère Jean Marie Richard.

La maçonnerie, dit-il, est seulement tolérée en France ; donc le Grand-Orient est la seule autorité maçonnique légitime. C'est un bien grand abus du mot si respectable de légitimité, que de l'appliquer à une seule autorité maçonnique ; mais passons sur cet excès d'inconvenance. En raisonnant d'une manière tout opposée à celle du Frère Richard, nous sommes sûrs de raisonner juste. Or, il est bien évident que dès que le gouvernement ne fait que tolérer la maçonnerie, toute autorité maçonnique qui n'est pas spécialement défendue par le gouvernement, est aussi légitime que le Grand-Orient. Les réunions qu'il tient sous sa dépendance, ajoute-t-il, les Loges qui se conforment à son rit sont les seules dont il veuille être responsable. Mais cette responsabilité n'est-elle pas purement morale et les diverses puissances maçonniques des autres rites n'offrent-elles pas à l'autorité civile une semblable garantie pour toutes les Loges et Conseils qui dépendent d’elles ?

D'ailleurs, pourquoi toutes ces vaines distinctions, ces subtilités insidieuses ? Tous les ordres maçonniques ont un but commun, tous doivent avoir pour base la tolérance, cette vertu sublime qui est le guide de tous les maçons : voilà leur vrai centre, leur point d'union. C'est à ce principe qu'ils doivent se rallier, et non à une seule et unique puissance qui, de son autorité privée, veut faire courber tous les maçons sous son joug, et qui, semblables à ces faux dévots qui crient au blasphème et lancent l'anathème contre ceux qui n'adorent pas Dieu à leur manière, voudrait voir crouler tous les temples à l'édification desquels elle n'a pas contribué.

La maçonnerie est une, quel que soit d'ailleurs le rit que l'on y professe. Les mystères diffèrent entre eux ; mais le fond, le but, les effets sont tout-à-fait les mêmes. Tous les maçons reconnaissent une suprême intelligence, respectent le gouvernement et se soumettent aux lois de leur pays ; et si quelque Maçon s'est écarté de ces principes, ce n'est pas dans l’ordre de Misraïm qu'on peut le trouver.

 Le discours du Frère Richard est plus qu'intolérant, il est délateur ; car il cherche à déverser le blâme sur tous les rites étrangers au Grand-Orient, à exciter la haine contre eux, à appeler plus particulièrement l'attention du gouvernement sur celui de Misraïm, qu'il se plaît à dénigrer et à dénoncer.

Lui Frère Richard qui, pour être élevé au 81e degré dans ce même ordre, a, malgré ses hauts grades dans le Grand- Orient, prêté serment de fidélité en ces termes:

« Je, Jean-Marie Richard, âgé de 59ans, natif de Coucy-le-Château, Souverain Grand-Prince du 77° degré du rit maçonnique de Misraïm, jure, promets et m'engage, sur la foi de mes précédentes obligations, sur mon honneur, sur le livre sacré de la loi et entre les mains du Supérieur Grand-Conservateur de l’ordre maçonnique de Misraïm et de ses quatre séries pour la France, des Souverains Grands Princes ici présents, de ne jamais communiquer à aucun maçon des degrés inférieurs, ou appartenant à un autre rit, les mystères de la 4e série qui me seront communiques, dût-il m'en coûter ma fortune et ma vie: promettant en outre la fidélité la plus absolue au rit de Misraïm, que je n'abandonnerai en aucun temps, même dans le cas où cette condition me serait imposée par tout autre rit dans lequel je suis ou pourrais être agrégé, m'obligeant à renoncer plutôt au rit qui me prescrirait de me séparer de celui de Misraïm, auquel je jure à jamais le plus inviolable attachement et obéissance à ses statuts généraux, me soumettant, en cas d'infraction, à la honte et au déshonneur que mérite le parjure. Fait et signé, sur mon honneur et conscience, à la Vallée du Monde, sous un point fixe de l'étoile polaire, répondant au 48° D. \ 50 m. \ 14 S. Lat. \ septent. \ À « L’O.de Paris, le 14e jour du 1er mois, anno lucis 5816 (14 mars 1816). « Signé, RICHARD. »

Ceci n'est point de la calomnie, Frère Richard ! C’est une vérité palpable, c'est une pièce existante, écrite en entier de votre main, consentie de votre libre volonté, signée de vous, et déposée dans les archives de la puissance suprême de Misraïm ; et, si vous osiez la démentir, on pourrait en faire imprimer le fac-similé, et renvoyer à tous les Ateliers maçonniques.

Et c'est vous, Frère Richard, vous qui, en 1816, avez sollicité la faveur d'être promu au sublime grade du 81° degré, c'est vous, Frère Richard, qui trahissez aujourd'hui tous vos serments, et devenez le dénonciateur de l'ordre de Misraïm ! C'est vous qui le calomniez et le dénoncez comme troublant le repos des magistrats ! Vous lancez les anathèmes contre un rit qui vous a accueilli fraternellement et qui vous avait assigné une place distinguée et honorable parmi ses membres !

Pour confondre toutes vos calomnies et répondre à tous vos mensonges, Frère Richard, il suffira de faire connaître à tous les maçons ce que vous-même feignez d'ignorer, en prétendant que Misraïm s'est réuni aux débris des deux sociétés écossaises.

Depuis longtemps l'ordre de Misraïm était connu en France, et il existait même des Misraïmites, parmi les fiers disciples du Grand Orient. C'est en 1803, que, sous la protection des lois, ces Frères, se constituèrent en France, et quoique ce ne soit qu'en 1813, que les travaux du 70 degré aient été régularisés, ce Souverain Conseil, dans lequel vous avez, par la suite, prêté votre premier serment, existait bien longtemps avant qu'il fît la brillante acquisition du Frère Richard, et heureusement, la destinée de Misraïm ne dépend pas de l'absence ou de la présence de ce Frère

Bientôt, et peu à peu, divers temples se sont élevés, non sur de mobiles pyramides égyptiennes, mais sur des colonnes vraiment maçonniques. Les bases en sont inébranlables, impérissables, car ce sont les vertus elles-mêmes.

Vous ne savez plus quel nom donner à une société, de laquelle vous ayez désiré faire partie, et à laquelle vous avez prêté serment ! Quelle inconséquence de votre part, ou bien quelle mauvaise foi !!! Quel est donc votre aveuglement, Frère Richard, et comment tant de fiel entre-t-il dans l'âme... d'un maçon, orateur du Grand-Orient ?

 Mais tâchons de vous remettre sur la voie : 

En 1816, divers membres du Grand-Orient, au nombre desquels vous étiez, Frère Richard, sollicitèrent la faveur d'être initiés à nos mystères, et c'est ensuite qu'ils proposèrent individuellement une réunion au Grand-Orient. Mais les membres de la Puissance suprême connaissaient le concordat passé, en 1804, entre le Grand-Orient et le suprême Conseil écossais, et surtout la manière indécente avec laquelle il avait été rompu en 1805, époque à laquelle les membres du Grand-Orient, au mépris des devoirs les plus sacrés, violèrent le serment solennel qu'ils avaient prêté.

Ce fait est malheureusement trop fameux dans les annales maçonniques. Lorsque vous prétendez l'ignorer, Frère Richard, vous en imposez à votre propre conscience, et si votre mémoire oublie les faits, comme votre cœur oublie vos serments, vous pourrez du moins réparer le tort de celle-là, en consultant la brochure intitulée : Extrait du cinquième cahier de l'Encyclopédie maçonnique, etc., par le Frère Chemin-de-Pontes, page 358 et suivantes.

La connaissance de ce fait fut suffisante pour éclairer les vrais Misraïmites sur les vues ambitieuses du Grand-Orient. Les propositions verbales qui furent faites à quelques-uns d'entre eux furent repoussées avec indignation, et Misraïm resta dans toute sa pureté. Nous pouvons vous porter le défi, Frère Richard, de produire ou même de citer une seule démarche officielle faite par la Puissance suprême, auprès du Grand-Orient, pour qu'une semblable fusion s'opérât, à moins que cette démarche ne fût l'œuvre de quelques parjures ou transfuges de votre espèce qui, sans aucune instruction, sans aucun pouvoir, se seraient arrogés cette mission.

C'est dès lors que vous et les vôtres n'avez cessé d'attiser les brandons de la discorde, et d'exciter à la guerre les paisibles maçons ; mais vos efforts ont été vains : la Puissance suprême est restée calme, et ses enfants, ralliés autour de l'autel sacré, ont adressé leurs vœux au Tout-Puissant pour qu'il dissipât vos erreurs, et fit cesser votre aveuglement.

Mais, dites-vous, le 27e jour, 10e mois 5811, le Grand-Orient a pris un arrêté en 7 articles par lequel, etc.

Et de quel droit, s'il vous plaît, le Grand-Orient a-t-il agité la question d'adopter un rit qui ne lui a pas été offert ? D'où émanent ses pouvoirs ? Quels sont ses titres pour se déclarer ainsi le chef suprême de toute la maçonnerie en France ? S'il eût été bon père de famille, ii n'aurait pas été abandonné par ses propres enfants, il ne chercherait pas à ravir ceux des autres.

Vous prétendez que le Grand-Orient n’a pas voulu de nous ! Si cela était, il n’aurait fait que devancer nos désirs, car nous n’avons jamais voulu de lui. Si cela était, il n’aurait pas accueilli avec empressement la plupart des Frères qui, pour délits maçonniques, avaient été repoussés de notre sein.

Désespérant de rompre la chaîne maçonnique des enfants de Misraïm, le Grand-Orient, ou pour mieux dire, les meneurs de cette puissance, se disant seule légitime, ont attaqué tous ceux qu’ils n’avaient pu séduire, ont calomnié tous ceux qu’ils n’avaient pu convaincre ; leur rage s’est exaltée contre le rit Ecossais et contre celui de Misraïm.

C’est à l’Ecossisme à défendre sa cause ; les membres de ce Suprême Conseil sont doués d’assez de lumières et de vertus pour lutter victorieusement contre le Grand-Orient. L’attachement et l’affection toute fraternelle que nous portons aux Respectables et Illustres Frères Ecossais n’avaient pas besoin d’être cimentés par la haine commune dont le Grand-Orient nous gratifie. Nous marchons avec eux dans la plus parfaite harmonie ; mais aussi nous prospérons, chacun de notre côté, dans la plus absolue indépendance les uns des autres.

La prétendue fusion de ces deux rites n’est donc qu’une fable de plus, inventée par vous Frère Richard.

On doit cependant vous savoir quelque gré, Frère Richard, de la grande faveur que vous nous faites en convenant que le rit de Misraïm ne présente à la vérité rien de répréhensible, et qu'il renferme des principes de morale et de philosophie.

Mais comment allier cette charité, cette apparente douceur, dont vous faites tant d'ostentation, avec les injures et les outrages dont vous blessez sans cesse vos propres Frères. Votre fausse bienveillance n'est donc que de l'hypocrisie, et celle-ci vient tout naturellement au secours de la calomnie.

Vous accusez les membres de la puissance suprême de ne pas connaître ce qu'ils prétendent enseigner ?

Mais vous, Frère Richard, savez-vous bien ce que vous vous mêlez de professer ?

Êtes-vous aussi bon maître d'école dans le monde profane, que vous êtes bon rhéteur en maçonnerie ? Professez-vous la logique, Frère Richard ? Ah ! Dieu garde vos élèves de faire des progrès sous votre direction. Vous fausseriez leur judiciaire, vous n'en feriez que des pédants, des cuistres et des dénonciateurs. Et, en effet, ne dénoncez-vous pas vos Frères Misraïmites comme éveillant les soupçons des magistrats, et se faisant emprisonner journellement ? Sommé de fournir les preuves d'un tel fait, pourriez-vous les administrer ? Et ne tremblez-vous pas d'être honteusement démenti par ceux qui peuvent vous prouver qu'au lieu d'être incarcérés, tous les maçons Misraïmites ont été reçus partout de la manière la plus fraternelle ?

Si du moins, vous étiez conséquent dans vos inventions, vous ne retomberiez pas sans cesse dans des contradictions manifestes, vous n'auriez pas affirmé avec tant d'assurance que les cahiers du premier rit de Misraïm n'existaient pas, pour déclarer ensuite effrontément qu'ils étaient en votre possession, que nous n'en avions que des copies. Le contraire serait bien plus vrai, Frère Richard ? Et avouez même, que si vous en avez des copies, le moyen par lequel vous les avez eues n'est pas trop licite, et que cette manière de s'instruire n'est pas celle d'un franc-maçon.

C'est avec la même impudeur que vous niez l'existence de nos 90 degrés, tandis que votre Grand-Orient, qui, pour vous, doit être l'oracle suprême, a proclamé par sa circulaire du 27e j.\ 10e mois 5817, que de ces 90 degrés, il en possédait au moins 68.

Vous désignez les délégués Misraïmites comme des êtres rapaces qui vendent à tous prix ces 90 degrés; vous prétendez qu'ils recrutent leurs adeptes dans les lieux publics; vous comparez leur style emphatique à celui de Cagliostro; enfin, vous cherchez par tous les moyens possibles à ridiculiser une association maçonnique dont vous fîtes partie, et peut-être par cela seul que vous n'êtes plus digne d'y figurer. Mais répondez franchement à cette question (si toutefois cela vous est possible) : Comment le Grand-Orient fait-il pour payer son local, et solder ses secrétaires ? Les meneurs de sa HAUTE PUISSANCE fouillent sans doute dans leur poche, et, par une suite de cette même générosité, toutes les loges et tous les maçons de leur dépendance, reçoivent gratis les lettres constitutives, diplômes, instructions, etc., etc. Qu'en dites-vous, Frère Richard?

Malheureusement on sait le contraire, et l'on pourrait citer des Loges qui se plaignent d'avoir envoyé des fonds, et de n'avoir jamais reçu du Grand-Orient les objets qu'ils avaient demandés.

Beaucoup plus francs que vous, nous vous dirons : que nos chargés de pouvoir, qui, par une double ironie bien déplacée, sont qualifiés par vous de missionnaires, ont créé sur les divers points du triangle des loges et des conseils, composés en grande partie de maçons très éclairés que l'intolérance du Grand-Orient a éloignés de son sein ; que les néophytes admis par eux à nos mystères ont toujours été choisis parmi des hommes dont la morale et la probité étaient à toute épreuve ; que tous ces Frères ont payé le juste tribut administratif de l'ordre ; mais qu'en échange, la Puissance Suprême a accompli envers eux tous ses engagements, et que chaque jour, ces Frères se félicitent de leurs relations maçonniques avec elle.

A quoi tendent donc, Frère Richard, toutes ces vagues diffamations ? Auriez-vous cru, par hasard, qu'en nous désignant pour victimes, vous échapperiez au sacrifice ? C'est là le rôle du délateur, vous en seriez-vous chargé ? Et comment n'avez-vous pas senti qu'en voulant renverser les temples de Misraim, vous ébranliez vous-même les colonnes de votre Orient. Le gouvernement est trop juste pour ne pas protéger ou frapper également.

Si tel a été votre aveuglement, Frère Richard, si dominé par le fatal esprit de secte, vous avez espéré susciter contre nous une persécution spéciale, votre but a été rempli en partie et vous devez avoir éprouvé une certaine satisfaction, en voyant que vos calomnies et vos diffamations ont en effet éveillé l'attention de l'autorité civile et lui ont inspiré des soupçons contre nous; mais votre joie ne sera qu'éphémère ; modérez-en les transports; ne vous enorgueillissez pas du succès. Nouveau Jupiter-Scapin, vous croyez peut-être avoir foudroyé Misraïm, et vous avez, au contraire, préparé son grand triomphe.

C'est dans le temple de la justice que l'on compulse les papiers nombreux qui appartiennent à notre ordre, leur examen prouvera la pureté de nos actions, l'antiquité de notre institution, la régularité de nos travaux, la tolérance qui accompagne toutes nos actions, notre dévouement aux lois et au gouvernement paternel qui nous régit.

Croyez cependant que, rentrés en possession de ces mêmes papiers, et rendus au libre exercice de leurs mystères, les Misraïmites n'en seront ni plus vains ni moins tolérants. Si même, les membres du Grand-Orient, revenus de leurs erreurs, renoncent à leur système oppressif et tyrannique, les enfants de Misraïm, qui ne les ont jamais exclus de leurs temples, les verront avec plaisir se rapprocher d'eux et dans leurs épanchements mutuels, renoueront avec une douce satisfaction la chaîne d'union qu'ils n'ont jamais rompue, et qui doit resserrer les liens de la fraternité maçonnique.

Voilà nos vœux ; puissent-ils se réaliser ! Puissions-nous voir les maçons de tous les rites, éclairés du flambeau de la vérité, prospérer sous les lois de la tolérance et de la charité fraternelle, et adresser des concerts de louanges au Tout-Puissant, pour qu'il répande ses bénédictions sur nos travaux, qui n'ont pour but, que la gloire de son nom, la pratique des vertus, et le bien de l'humanité.

Alleluya           Alleluya          Alleluya

     VERNHES, 87e

 

Le 7 septembre 1822, Marc Bédarride fut gratifié d’une perquisition en règle, à son domicile du 20 de la rue des jeûneurs ; le 9 octobre, les archives de la loge de Besançon furent confisquées, et la même scène se reproduisit dans quelques villes de France ; perquisitions chez les principaux dignitaires et confiscation des archives des Loges. Ces Loges ne sont d’ailleurs jamais bien importantes, quoi qu’elles soient nombreuses. En 1822 on en compte 22 pour la seule capitale, 6 à Lyon, 6 à Metz, 5 à Toulouse, 3 à Bordeaux, et une au moins dans les départements des Ardennes, du Bas-Rhin, de la Meurthe, du Doubs, du Nord, de la Loire, du Puy de Dôme, de la Loire Inférieure, de l’Isère, du Vaucluse, des Bouches-du-Rhône, du Gard, de l’Hérault, de l’Aude, du Tarn-et-Garonne. En Suisse, Lausanne et Genève en abritent chacune trois.

Le Rite Oriental de Misraïm, dénoncé aux forces de police comme un repaire de séditieux, « antimonarchiques et anti-religieux », prêts pour l'insurrection, devint l'espace de rencontre de tous les opposants au régime, ce qui entraîna progressivement son déclin.

Le 18 janvier 1823, le tribunal correctionnel condamna Marc Bédarride à une amende pour infraction aux articles 291 et 292 du Code pénal, interdisant les réunions de plus de vingt personnes sans autorisation, et prononça la dissolution de l’Ordre de Misraïm qui entra en sommeil durant quelques années.

Le 18 janvier 1823, une perquisition chez le Frère Jean François Vehrnes, à Montpellier, avait permis de découvrir des documents anticléricaux. Les autorités confisquèrent une grande partie de ses archives, qui se trouvent aujourd'hui aux Archives Nationales. C’est pourquoi, entre autres, que le Rite fut dissout, probablement en raison des sympathies napoléoniennes des frères Bédarride, demi-soldes de l'armée impériale.

Sans doute, au moment où Napoléon avait fait sa campagne d'Egypte, l'on savait encore très peu sur la religion, l'écriture, le symbolisme de l'ancienne Egypte : Champollion n'avait pas encore découvert la clé des hiéroglyphes : il ne devait faire sa première et sensationnelle communication sur l'alphabet égyptien qu'à la date du 17 décembre 1822. Que connaissait-on de l'Egypte à cette époque ? De véritables fables couraient sur elle ; ses initiations sacerdotales étaient décrites de façon romanesque et invraisemblable ; deux Allemands, pleins d'imagination, von Kôppen et von Hymmen avaient lancé depuis 1770 un rite théâtral, appelé: Crata Repoa, qu'ils traduisaient fort faussement par : Silence des Dieux, où l'initiation antique qui se donnait dans la Grande Pyramide était « fidèlement reproduite » par une réception symbolique à sept degrés successifs (Pastophore ; Néocore ; Mélanophore ; Christophore ; etc.) d'une lamentable fantaisie. Deux Français, Bailleul et Desétangs devaient en diffuser une version française en 1821. De son côté, l'abbé Terrasson avait déjà montré la voie, dans son roman initiatique : Sethos. Cf. une version française des Crata Repoa dans la revue HIRAM, dirigée par le Dr PAPUS, fascicules 4 à 7 du 1er avril 1909 au 1er juillet 1909, Paris ; un résumé détaillé. La « mode » des initiations « à l’égyptienne » avait d'ailleurs conquis Paris et devait provoquer l'inquiétude, puis la réaction sévère des autorités maçonniques de l'époque.

A 12

 

De tout temps, les « Arcanes » des quatre derniers degrés s’étaient transmis de façon régulière. Pouvait-on lire dans une revue de vulgarisation destinée au monde profane, esquissé en ses grandes lignes un bref résumé de ce qui pourrait s’appeler : la philosophie de ce Rite ? C’eut sans doute été une œuvre nécessaire car précisément Misraïm se distinguait des autres Ordres maçonniques par la richesse de son enseignement ésotérique. Un simple coup d'œil sur son organisation et sur son symbolisme suffisait à définir son caractère.

1) Ses statuts authentiques — ceux de 1818 — montraient que cet Ordre était basé, non sur le nombre mais sur la sélection ; non sur le vote de la masse mais sur l'autorité de ses instructeurs. Le Grand-Maître, Souverain Grand Conservateur Général du Rite, Puissance Suprême, avait tout pouvoir dogmatique et administratif au sein de l'Ordre. Il était son régent, ad vitam. Tout membre du 90e degré pouvait être initié individuellement et sous sa propre responsabilité à tous les degrés successifs de l'Echelle du Rite. Au premier degré, un vote était exigé de l'atelier sur toute candidature de profane qui lui était soumise, la majorité étant requise pour qu'une admission soit agréée. Cette organisation était conforme aux traditions initiatiques. L'Hiérophante était le Père et l'instructeur de ses enfants spirituels. Il ne dépendait pas d'eux, ce n’étaient pas les enfants qui élisaient leurs parents. Ses collaborateurs directs, titulaires du dernier degré, avaient le pouvoir d'initiation individuelle, en dehors de tout temple et de toute organisation. C'était là le précieux principe de l'Initiation Libre, qui avait permis tant de diffusion à d'autres Fraternités initiatiques, telles que le Pythagorisme et le Martinisme.

2) Ses symboles particuliers ne manquent pas d'intérêt : on y retrouve: d'une part le Triangle rayonnant, d'autre part, le secret des Pythagoriciens, ainsi que le double Carré — Matière-Esprit — tous emboîtés les uns dans les autres. Les trois mondes sont symbolisés par trois cercles concentriques. La Kabbale y est représentée par l'Echelle de Jacob et les tables de la Loi, le courant égypto-hellénique, par le dieu-Bélier Amon et l'Olivier sacré.

A 13

Le grand sceau du rite de Misraïm, édité à Bruxelles en 1818

 

3) Ses enseignements n’étaient pas seulement un compendium traditionnel des Vérités de l'ésotérisme. Ils conféraient de véritables secrets et assuraient un Lien vivant avec l'Invisible. Le parallélisme entre certains passages des Arcana et les traditions du rituel de Cagliostro était étonnant : par exemple : le 89e degré de Naples donnait, dit Jean Marie Ragon, une explication détaillée des rapports de l'homme avec la Divinité, par la médiation des esprits célestes. Et il ajoutait : « Ce grade, le plus étonnant et le plus sublime de tous, exige la plus grande force d'esprit, la plus grande pureté de mœurs, et la foi la plus absolue. »

Ecoutons maintenant Cagliostro :

« Redoublez à vos efforts pour vous purifier, non par des austérités, des privations ou des pénitences extérieures ; car ce n'est pas le corps qu'il s'agit de mortifier et de faire souffrir ; mais ce sont l'âme et le cœur qu'il faut rendre bons et purs, en chassant de votre intérieur tous les vices et en vous embrasant de la vertu. II n'y a qu'un seul Etre Suprême, un seul Dieu éternel. Il est l'Un, qu'il faut aimer et qu'il faut servir. Tous les êtres, soit spirituels soit immortels qui ont existé, sont ses créatures, ses sujets, ses serviteurs, ses inférieurs. Etre Suprême et Souverain, nous vous supplions du plus profond de notre cœur, en vertu du pouvoir qu'il vous a plus d'accorder à notre initiateur, de nous permettre de faire usage et de jouir de la portion de grâce qu'il nous a transmise, en invoquant les sept anges qui sont aux pieds de votre trône et de les faire opérer sans enfreindre vos volontés et sans blesser notre innocence. »  Jean Marie Ragon : Tuileur universel, page 307, 1856. 23 Cf. « Rituel de Cagliostro », pages 54, 55, 61, 62. Ces rituels tendaient tous au même but : purifier les assistants ; les plonger dans une vivifiante ambiance spirituelle ; les mettre en relation et en résonance sur les plans supérieurs à la débilité humaine ; les charger des grâces d'En-Haut. C'était là, au fond, reprendre tout ce que le vieux courant égypto-grec avait enseigné à ses prêtres : Apollon descendait à Delphes et inspirait la Pythie ; Amon-Ra descendait à Thèbes et animait son image ; l'Invisible touche le visible, dans une osmose ineffable. Tel n'était-il pas le seul, l'immense, l'indicible effet de l'Initiation véritable ? Donner à la vie un sens. Mener l'initié à la communion avec le Cosmos. Le ramener à sa Patrie céleste. Et si les rites modernes n'avaient pas la puissance et le rayonnement des liturgies antiques, ils avaient cependant cet avantage précieux de nous mettre sur le chemin de la Vérité et de nous donner une joyeuse confiance en nos destins...

Jean Mallinger, Avocat à la Cour d'Appel de Bruxelles, précise que l’enseignement des Arcana arcanorum est totalement étranger aux doctrines du Régime de Naples ; c'est celui inséré au 3e degré d'adoption de Cagliostro où il donne (cf. pages 140-142) les détails pratiques d'une opération, devant durer quarante jours et provoquer un rajeunissement complet de tous les organes physiques de l’adepte! C'est là, évidemment, un symbole, que les gens crédules ont cru bon de prendre à la lettre : non seulement, aucun d'eux n'a pu réussir cette cure « d'élixir de longue vie » mais Cagliostro lui-même a avoué un jour n'avoir jamais expérimenté ni réussi la méthode, dont il se faisait le propagandiste ! (Cf. Vie de Balsamo, page 206, 1791.) Les plus belles prières des Rites égyptiens.

Invocation pour l'ouverture des travaux au premier degré 

« Puissance Souveraine qu'on invoque sous des noms divers et qui règnes seule, Tout-Puissant et immuable, Père de la Nature, Source de la Lumière, Loi Suprême de l'Univers, nous Te saluons ! » Reçois, ô mon Dieu, l'hommage de notre amour, de notre admiration et de notre culte ! » « Nous nous prosternons devant les Lois éternelles de Ta Sagesse. Daigne diriger nos Travaux ; éclaire-les de Tes lumières ; dissipe les ténèbres qui voilent la Vérité et laisse-nous entrevoir quelques-uns des Plans Parfaits de cette Sagesse, dont Tu gouvernes le monde, afin que, devenus de plus en plus dignes de Toi, nous puissions célébrer en des hymnes sans fin l'universelle Harmonie que Ta Présence imprime à la Nature. » Extrait de : Le Sanctuaire de Memphis, par le Frère Jean Etienne Marconis de Nègre, pages 62-63, Paris, Bruyer, 1849. II.

Prière de clôture des travaux au premier degré

 « — Dieu Souverain, qu'on invoque sous des noms divers et qui règnes seul, Tout-Puissant et immuable, Père de la Nature, Source de la Lumière, Loi suprême de l'Univers, nous Te saluons ! » « Pleins de reconnaissance pour Ta Bonté infinie, nous Te rendons mille actions de grâces, et au moment de suspendre nos travaux, qui n'ont d'autre but que la gloire de Ton Nom et le bien de l'humanité, nous Te supplions de veiller sans cesse sur Tes enfants. » « Ecarte de leurs yeux le voile fatal de l'inexpérience ; éclaire leur âme ; laisse-leur entrevoir quelques-uns des Plans Parfaits de cette Sagesse, avec laquelle Tu gouvernes le monde, afin que, dignes de Toi, nous puissions chanter avec des hymnes sans fin Tes ouvrages merveilleux et célébrer, en un chœur éternel, l'universelle Harmonie que Ta Présence imprime à la Nature. » « Gloire à Toi, Seigneur, gloire à Ton Nom, gloire à Tes Œuvres ! » Id. : page 102. III. Prière d'ouverture du Souverain Chapitre « Seigneur, Père de Lumière et de Vérité, nos pensées et nos cœurs s'élèvent jusqu'au pied de Ton trône céleste, pour rendre hommage à Ta Majesté Suprême.» « Nous Te remercions d'avoir rendu à nos vœux ardents Ta Parole vivifiante et régénératrice : Gloire à Toi ! » « Elle a fait luire la Lumière au milieu des ténèbres de notre intelligence : Gloire à Toi ! » « Accumule encore Tes dons sur nous et que, par la science et par l'amour, nous devenions aux yeux de l'univers, Tes parfaites images !» Id. : page 135 IV.

Prière de clôture du Souverain Chapitre

« Dieu Souverain, Ta bonté paternelle nous appelle au repos. Reçois l'hommage de notre reconnaissance et de notre amour. Et pendant que le sommeil fermera nos paupières, que l'œil de l'âme, éclairé de Tes splendeurs, plonge de plus en plus dans les profondeurs de Tes divins Mystères ! » Id. : page 137. V.

Prière sur un initié

« Mon Dieu, créez un cœur pur en lui et renouvelez l'esprit de Justice en ses entrailles ! Ne le rejetez point de devant Votre face ! Rendez-lui la joie de Votre assistance salutaire. Et fortifiez-le par un esprit, qui le fasse volontairement agir. Il apprendra Votre voie aux injustes ; et les impies se retourneront vers Vous... » Cagliostro : « Rituel du 3e degré », page 65 (Editions des Cahiers astrologiques, Nice 1948). VI.

Prière finale

« Suprême Architecte des Mondes, Source de toutes les perfections et de toutes les vertus, Ame de l'Univers, que Tu remplis de Ta gloire et de Tes bienfaits, nous adorons Ta Majesté Suprême ; nous nous inclinons devant Ta Sagesse Infinie, qui créa et qui conserve toutes choses. » « Daigne, Etre des êtres, recevoir nos prières et l'hommage de notre amour ! Bénis nos travaux et rends-les conformes à Ta Loi ! » « Eclaire-les de Ta Lumière Divine. Qu'ils n'aient d'autre but que la gloire de Ton Nom, la prospérité de l'Ordre et le bien de l'humanité. » « Veuille unir les humains, que l'intérêt et les préjugés séparent les uns des autres ; écarte le bandeau de l'erreur, qui recouvre leurs yeux. Et que, ramené à la Vérité par la Philosophie, le genre humain ne présente plus devant Toi qu'un peuple de frères, qui T'offre de toutes parts un encens pur et digne de Toi ! » Extrait de : Marc Bedarride : De l'Ordre Maçonnique de Misraïm, tome II, page 419, Paris, Bénard, 1845.

En France, la police a donc exercé très tôt sa surveillance sur les loges misraïmites où elle a placé quelques mouchards, depuis qu’elle tient pour suspectes les sympathies napoléoniennes des Bédarride et de leurs affiliés. Dans les derniers mois de l’année 1822, une offensive générale est déclenchée contre les loges misraïmites. Le 7 septembre 1822, Marc Bédarride est gratifié d’une perquisition en règle, à son domicile, 20 rue des Jeûneurs ; le 9 octobre, les archives de la loge de Besançon sont confisquées, et la même scène se reproduit dans quelques villes de France : perquisitions chez les principaux dignitaires et confiscation des archives.

Le coup de grâce est porté le 8 janvier 1823, lorsque le Tribunal correctionnel condamne Marc Bédarride à une amende pour infraction aux articles 291 et 292 du Code Pénal, interdisant les réunions de plus de vingt personnes sans autorisation, et prononce la dissolution de l’Ordre de Misraïm qui entre aussitôt en sommeil.

La révolution de 1830 et l’avènement de Louis-Philippe offrent à Misraïm un climat plus favorable. Clandestin pendant dix-huit années, le rite obtint le droit de se reconstituer en 1831, sous la Monarchie de juillet. Ainsi Michel Bédarride obtient ainsi du Ministre de l’Intérieur la réouverture des loges parisiennes L’Arc en Ciel, Les pyramides et le Buisson Ardent, qui reprennent force et vigueur en 1831.

Les deux rites (Misraïm et premier Memphis) furent réunis au moment de la proclamation du Royaume d'Italie par Napoléon. L'empereur les reconnut alors comme Ordre Oriental Ancien et Primitif de Misraïm et de Memphis. En retour, tout naturellement, l'Ordre se montra favorable à l’Empereur et à sa politique.

En 1932, Adolphe Crémieux (1796-1880) fut élevé au 81e degré (il devint plus tard 90e degré honoraire).

Marconis de Nègre, expulsé de Misraïm en 1838, voulu prendre aux frères Bedarride un peu de leur notoriété en constituant le Rite de Memphis, plagiat du rite de Misraïm.

A 14

Adolphe Crémieux

Marconis de Nègre improvise au plus vite une création maçonnique et s’empresse d’ouvrir une Loge à Lyon. Puis, aussitôt après, il cherche à la faire reconnaître par le Grand Orient, en vain. Il ouvre alors une autre Loge au même patronyme « La Bienveillance » à l’Orient de Bruxelles, puis « Osiris » à l’Orient de paris. Trois Loges sont constituées : il peut alors créer alors un Souverain Sanctuaire du Rite Oriental de Memphis en 95 degré au mois de juillet de la même année. Ainsi est lancé ce que, par abréviation, l’on appellera le Rite de Memphis. Marconis de Nègre voulut affermir et enraciner sa jeune création dans un terreau hermétique, égyptophile et templier et gagner à sa cause ainsi toujours plus des sympathisants de Misraïm. Or, le Rite de Memphis est venu se soucher sur le Rite de Misraïm pour profiter de sa notoriété, c’est aujourd’hui un fait indéniable. Si, sur le plan initiatique, d’après les plaquettes qu’écrit son créateur, le Rite de Memphis se réapproprie l’axiomatique occultiste, sur le plan administratif, il vivote en France, d’autant plus qu’il est dénoncé à son tour par les tenants de Misraïm aux autorités du Grand Orient De France comme plagiat irrégulier.

A 15

Marconis de Nègre

Paradoxalement, c’est quand il échappe à son créateur, Marconis de Nègre, et quand il s’expatrie en Angleterre, que le Rite de Memphis va enfin connaître son heure de gloire en amenant à lui tous les transfuges français en exil à Londres. A ce titre, on pourrait presque dire que Memphis se fait prendre à son propre jeu de contrefaçon. Car Misraïm attirait en France les républicains clandestins. Memphis cherche à le copier, et échoue. Quand Memphis à son tour s’échappe de France, il va devenir un asile sûr pour les socialistes londoniens qui, à défaut d’avoir Misraïm, vont se rabattre sur Memphis dont ils connaissent cependant le caractère fictif et mensonger, puisqu’ils négligent les hauts grades et se cantonnent au travail en Loges Bleues.

En dépit des calomnies portées contre eux, les frères Bédarride ne furent jamais conspirateurs, pas plus que favorables à la Charbonnerie. L’absence de preuve est totale et s’il advint que des propos contre l’un ou l’autre régime fussent prononcés en Loge, ce ne furent que des paroles sans acte. D’aucuns ont aussi accusé les Bédarride de faire commerce des grades maçonniques qui abondaient dans l’échelle de leur rite. C’est possible mais pas prouvé. Compte tenu qu’ils étaient perpétuellement à court d’argent, la tentation pouvait avoir été trop forte pour qu’ils puissent y succomber. Marc Bédarride en particulier, s’est vu reprocher son autocratie et son manque de sérieux. Autocrate, il l’était sans doute en effet. Quant au manque de sérieux, son ouvrage « De l’Ordre maçonnique de Misraïm » de 1845 atteste du contraire.

Restauré en 1838, dissous à nouveau en 1841, Misraïm sort de la clandestinité en 1848 après la destitution de Louis Philippe.

Il faut souligner en 1838, la création par l’obédience de Misraïm d’une Grande loge d’adoption qui existe toujours sous le Second Empire. Sous ce dernier, les loges d’adoption connaissent une évolution générale vers un modèle « festif » lié le plus souvent à des baptêmes maçonniques. On peut citer cependant l’exemple original de la loge du « temple des familles » qui pratique une maçonnerie d’adoption « familiale » qu’on peut aussi qualifier « d’organisation para- maçonnique mixte ». Cet atelier accueille ainsi une vingtaine de personnalités féminines plutôt bourgeoises aisées, cultivées et féministes dont Angélique Arnaud-Bassin, Jenny P. d’Héricourt, la comédienne Maxime, la pédagogue Marchef-Girard, Madame Richard-Gardon, Marie Guerrier d’Haupt, Hélène Le-Vassal-Roger… la Grande loge d’adoption de Misraim durant les premières années de l’Empire, à au moins une trentaine d’adhérentes. Ce chiffre monte même à 45 en 1857. La grande maîtresse est alors la poétesse Marie Plocq de Bertier et on trouve parmi les inscrites des proches d’adhérents du rite de Misraim telles que les sœurs Bédarride mais aussi la féministe Jenny P. d’Héricourt et la comédienne Maxime, citées un peu plus haut pour la loge du « temple des familles ». Parallèlement à l’existence de ces loges d’adoption, les ateliers parisiens ont pu, en outre, s’impliquer dans des discours contestataires sur les femmes. C’est le cas pour la loge « l’alliance » (suprême conseil du rites écossais anciens et acceptés) qui considère que « l’exclusion des femmes de la maçonnerie est injustifiable » et quel est le « résultat des préjugés qu’elle a pour mission de défendre » et la « négation même de l’égalité des sexes qu’elle proclame ».

En 1840, Joseph Bédarride rejoint l’Orient éternel.

En 1842, après avoir constitué un Temple mystique pour la garde des archives et la propagation du Rite à l’étranger, le Gouvernement de l’Ordre se met encore en sommeil.

En 1843, François-Timoleon Bègue Clavel, dans son Histoire pittoresque de la Franc-Maçonnerie, écrivait à propos de Misraïm : « C'est en 1805, que plusieurs Frères de mœurs décriées, n'ayant pu être admis dans la composition du Suprême Conseil Ecossais, qui s'était fondé en cette année à Milan, imaginèrent le régime Misraïmite. Le Frère Charles Lechangeur fut chargé d'en recueillir les éléments, de les classer, de les coordonner et de rédiger un projet de statuts généraux. Dans ces commencements, les postulants ne pouvaient arriver que jusqu'au 87e degré, les trois autres qui complétaient le système étaient réservés à des Supérieurs inconnus ; et les noms mêmes de ces degrés étaient cachés aux Frères des grades inférieurs. C'est avec cette organisation que le Rite de Misraïm se répandit dans les royaumes d'Italie et de Naples. Il fut adopté notamment par un chapitre de Rose-Croix, appelé la Concorde, qui avait son siège dans les Abruzzes. Au bas d'un bref, ou diplôme délivré en 1811, par ce chapitre, au Frère François Timoleon Bègue Clavel, commissaire des guerres, figure la signature d'un des chefs actuels du Rite, le Frère Marc Bédarride, qui n'avait alors que le 77e degré. » Ce passage est particulièrement important malgré son ton diffamatoire (Frères de mœurs décriées, etc.), à cause de certains renseignements intéressants et de la confirmation que Bédarride possédait en 1811 le 77e  degré du Rite ».

En 1845 nous arrivons à la parution du livre de Marc Bédarride sur Misraïm et les origines de la Maçonnerie qu'il fait remonter à Adam, affirmant que c'est Dieu lui-même qui donna le nom de Misraïm à cette institution « De l’Ordre Maçonnique de Misraïm, de son antiquité, de ses luttes et de ses progrès » Paris — Bénard, 1845 — en deux tomes. 2 Id. : Tome II, page 125. Histoire répétée, par John YARKER dans son livre « The Arcane Schools », page 488, Ed. William Tait, Belfast, 1909.

A 16

Selon cet auteur, la maçonnerie serait aussi ancienne que le monde. Israélite pratiquant, Marc Bedarride s'en réfère à l'Ancien Testament.

A 17

Marc Bédarride

Selon lui, c'était Adam lui-même, qui aurait créé, avec ses enfants, la première loge de l'humanité ; Seth succédant à son père ; Noé la fit échapper au déluge. Par la suite, le deuxième des quatre fils de Cham fut adopté par l'Ordre dès sa naissance et il fut lui-même appelé Misraïm (p. 40) ; puis il s'installa en Egypte dont il devint souverain et dont il remplaça derechef l’ancien nom de Semia par Misraïm (p. 41). C'est ce Misraïm, roi de Misraïm qui fut adoré comme un dieu sous les noms d'Osiris, Adonis ou Séraphis et que l'histoire profane désigne du nom de Ménès (pp. 42-43). Par conséquent, c'est de l'Egypte et des Egyptiens que descendrait la tradition secrète de l'ésotérisme. C'est à cette source unique que vinrent boire tous les pasteurs des peuples : Moïse, Cecrops, Solon, Lycurgue, Pythagore, Platon, Marc Aurèle, Maïmonide, etc., tous les instructeurs de l'antiquité ; tous les érudits israélites, grecs, romains et arabes. Le dernier maillon de cette chaîne ininterrompue aurait été le propre père de l'auteur, le pieux Gad Bedarride, qui aurait reçu en 1782 la visite d'un mystérieux Initiateur égyp­tien, de passage en son Orient, grand conservateur égyptien dont l'on ne connaît que le « Nomen mysticum» : « le Sage Ananiah ». C’est cet envoyé qui l’aurait reçu à la Maçonnerie égyptienne.

En 1846, avant de décéder, Marc Bedarride cède sa fonction de Sérénissime Grand Maître à son frère Michel. Jean-Simon Boubée, dignitaire du rite, entre en conflit avec Michel Bédarride. Celui-ci ayant un comportement très contestable à plusieurs reprises (entre autres sur le plan financier), de nombreux frères quittèrent l'obédience et, ne pouvant créer une autre structure, entrèrent au Grand Orient de France où ils ouvrirent, entre autres, la Loge « Jérusalem des Vallées Egyptiennes ».

En 1848, le 5 mars, après 7 années de sommeil, le Rite reprend ses travaux en France, et trois Loges, un Chapitre et un Conseil sont remis en activité.

En 1849 furent Publiés des Statuts Généraux de l’Ordre. Le rite fut alors introduit en Roumanie.

Jean-Simon Boubée entre encore en conflit avec Michel Bedarride et démissionne du rite le 4 avril 1851 pour fonder un éphémère Grand orient des Vallées égyptiennes, vite réduit au statut de loge chapitrale des Vallées égyptiennes, laquelle ne tarde pas à se rallier au Grand Orient de France.

Le rite maçonnique dit « de Misraïm » fut maintes fois condamné, voir interdit, pour avoir exprimé des pensées subversives contraires à l’éthique de la franc maçonnerie dont elle se réclamait, et fut longtemps soupçonnée de vouloir infiltrer cet Ordre pour y placer ses membres.

Misraïm est donc un Rite que nous oserions qualifier de libertaire en ce qu’il prend effectivement le maquis et s’oppose à son siècle tant sur la dimension horizontale de l’engagement politique que sur la dimension verticale de l’engagement spirituel. Son exploration d’une science qualitative et d’une anthropologie pré psychologique le met en porte-à-faux par rapport au paradigme dominant mécaniste et matérialiste des rationalistes de l’Encyclopédie, mais l’écarte aussi des prétentions à une reconnaissance de la part des traditionalistes christiques craignant la mise à l’Index de Rome. Sur le terrain social et politique, ses engagements lui valent persécutions, confiscations d’archives et fermetures de Loges parce qu’il diffuse l’idéal républicain et patriote, en plein Ancien Régime dans une France monarchiste et catholique, vendue à l’aristocratie internationale. Une telle contestation politique et spirituelle s’explique par des données essentiellement culturelles (dernier rite maçonnique romantique) et touchent à l’économie politique (conscience de classe pas encore consciemment politisée et transfigurée dans un positionnement religieux). Mais, nous estimons que la coloration rituélique, la spécificité du rituel de Misraïm a aussi son importance, puisque, comme nous le disions, il souche la mythologie maçonnique (Temple de Salomon et sacrifice d’Hiram) sur un Age d’Or extra occidental, dans une Egypte mythique qui, au 18ème siècle était perçue comme le berceau de la civilisation chrétienne sans avoir de compte à lui rendre.

Ce n’est pas par hasard que les premiers Misraïmites étudient le néoplatonisme et l’alchimie, l’âme de la nature, et la sophianité, versant féminin du Divin ? Ce n’est pas non plus un hasard si l’essence même du Rite est kabbalistique. La kabbale, en effet, comme méthode d’interprétation de la Bible, permet de faire surgir une nouvelle Bible entre les lignes de la première, dégagée dialectiquement par leur méthode rhétorique et mathématique. Car que cherche le kabbaliste misraïmite ? Extraire les noms secrets de dieu pour contrôler l’univers, car la maîtrise du mot sacré peut détruire ou construire le monde auquel il se rapporte. Ainsi donc, les kabbalistes misraïmites s’inscrivent-ils dans les marges de l’abrahamisme, dans une spiritualité où l’homme peut s’identifier, se faire dieu. Ainsi, les Maçons Misraïmites voulaient-ils fonder un ésotérisme de la nature et des corps magnétisés par l’occultisme, subvertir la Bible et se faire dieu par l’ésotérisme judaïque de leur Rite, pour bâtir une république universelle par leur activisme politique.

Misraïm était donc bien un Rite maçonnique d’inspiration hérétique, dont les quatre facteurs dominants étaient les suivants : romantisme, républicanisme, démocratisme, judaïsme, révolutionnarisme.

Dissous en 1850, Misraïm fut réveillé et reconnu par le Grand Orient de France en 1853.

En 1856, le Rite de Misraïm, était toujours directement gouverné par Michel Bedarride, et ce, après de nombreuses vicissitudes. Avant sa mort intervenue le 10 février 1856, il transmit sa charge à J.T. Hayère, désigné par lui comme son successeur « Supérieur Grand Conservateur et Grand Maître » du Rite de Misraïm, en date du 24 janvier précédent. Et lorsqu’en Avril 1862, le maréchal Bernard Magnan invita les rites maçonniques de France à se rallier au Grand Orient de France, Hayère et les siens refusèrent fièrement de se soumettre à quiconque.

Entre 1856 et 1870 restent, toujours actives, certaines obédiences nationales de ce rite (voir la filiation de Mallinger en Belgique) qui constituent le dépôt initiatique dénommé "ARCANA ARCANORUM".

La Loge Mère « l’Arc en Ciel », fut la seule à pratiquer le rite depuis 1856 jusque sa mise en sommeil en 1899.

En 1858, le Grand Maître du Grand Orient de France fit savoir que les frères de Misraïm ne pouvaient être reçus en visite dans les Loges du Grand Orient de France.

En 1860 Giuseppe Garibaldi et certains de ses officiers sont initiés, à Palerme, dans une Loge du Rite de Memphis.

En avril 1862, lorsque Napoléon III imposa par décret au Grand Orient, le Maréchal Magnan, celui-ci exigea du Rite qu’il reconnût son autorité. Malgré les pressions exercées sur le Rite de Misraïm par le Grand Maître du Grand Orient de France, J.T. Hayère refuse l’ultimatum de Magnan. Le Grand Maître Hippolyte Osselin répondit : « Le Rite de Misraïm tient trop à son indépendance pour reconnaître vos pouvoirs et votre domination : si l’Empereur croit devoir nous supprimer, qu’il le fasse ; mais nous ne nous soumettrons jamais !.. »

Le Rite de Memphis, par contre, suivit une autre voie. Le 17 mai 1862, Marconis de Nègre, impécunieux et vieillissant, surtout préoccupé par la survie de son Rite (Memphis), dont il est le Grand Hiérophante, saisit l’offre du Maréchal Magnan pour confier le Rite au Grand Orient. Ensemble, ils réduisent les 95 degrés à 33. Alors qu’il croit avoir sauvé son Rite, il meurt trop tôt pour savoir, comme nous le souligne l’auteur britannique Ellic Howe, que le Grand Orient s’est approprié son propre rite pour le transformer en Rite français en sept degrés. Hoxe triomphant ajoute que :

« Ce n’est pas le rite mais son cadavre qui fut légué au Grand Orient. Le Rite s’est éteint comme un pétard mouillé…Selon le Bulletin du Grand Orient de janvier 1868, il n’y a plus de loges de Memphis en France.»

Pour le Grand Orient le Rite était mort et enterré. Il n’en voulait plus. Il n’en parlait plus. Pourtant, en août 1864, le Rite de Memphis était toujours vivant et possédait des loges en activité : Le Sectateurs de Ménès et Les Disciples de Memphis, un Chapitre à Paris et une Loge de Chevaliers de Palestine à Marseille. Il était toujours à l’honneur dans le Royaume des Deux-Siciles et mais surtout en Egypte qui assurera sa survie.

A 18

 

Le 23 mai, 1862 un décret du Grand Orient dissout le Souverain Conseil de Misraïm.

Le 4 mai 1864, le Docteur Girault succède à J. T. Hayère et devient Grand Président du Souverain Grand Conseil Général. Trois loges en activité (l’Arc en Ciel, le Buisson Ardent et les Pyramides) plus une en Moldavie.

Le 21 décembre, une quarantaine de mécontents ayant constitué la Loge « l’Orient de Misraïm » demandent leur affiliation au Grand Orient de France. La Puissance Suprême du rite s’en inquiète, et dans deux lettres successives, datées des 24 décembre 1864 et 3 février 1865, avise le Grand Orient que plusieurs de ces Frères sont frappés de radiation.

Le 11 février 1865, refusant d’alimenter la querelle, le Grand Conseil des Rites du Grand Orient de France à qui l’affaire avait été transmise rejette la demande d’affiliation d’un rite en 90 degrés, mais accepte néanmoins de recevoir la Loge « L’Orient de Misraïm » à condition qu’elle se limite aux trois premiers degrés symboliques du rite de Misraïm.

Le 20 avril 1867 la Puissance suprême du Rite de Misraïm se réunit à Venise et promulgua le document suivant :

 

Gloire à l'Omnipotent

EMET
Respect à l'Ordre

PUISSANCE SUPREME

 

De l'Orient du Suprême Grand Conseil général des Sou­verains Grands Maîtres absolus de l'Ordre de Misraïm, de ses quatre séries et du 90° et dernier grade, siégeant dans la Vallée de la Lagune Vénitienne, sous un point fixe de l'Etoile polaire à 45° 26' 2" N. et 12° 20' 33" E., le 20' jour du IV' mois de l'année 5863 V.L.

 

A tous les Maçons réguliers

Salut sur tous les points du triangle.

 

Nous portons à votre connaissance que le Suprême Grand Conseil général du 90° et dernier grade du Rite de Misraïm, Puissance Suprême pour l'Italie, a décidé dans son assemblée générale extraordinaire du 19' jour du IV° mois de l'année 5863 de la Vraie Lumière (1867 Ere vul­gaire) de mettre en sommeil, en Italie, le Rite dans ses 4 séries et uniquement dans ses 16 premières classes jus­qu'au 86° degré, et cela jusqu'à ce que le réveil desdits degrés et classes soit considéré nécessaire ou opportun par la Puissance Suprême et son Suprême Grand Conser­vateur.  Pour cela un triangle a été constitué par trois  Grands Conservateurs Grands Conservateurs en les personnes des Sublimes Frères Giuseppe Darresio 90°, Antonio Zecchin 90° et Luigi della Migna 90°, afin qu'ils se chargent, quand le moment sera opportun, de passer les pouvoirs conservateurs suprêmes de l'Ordre et du Rite au Frère qu'ils jugeront le plus digne afin que la continuité de la transmission des pouvoirs soit maintenue ad aeternum. En vertu de ces décisions le Suprême Grand Conseil des Souverains Grands Maîtres absolus du 90° et dernier grade du Rite de Misraïm (ou d'Egypte) donne aux susnommés Très Illustres et Très Puissants Frères Giuseppe Darresio, Antonio Zecchin et Luigi della Migna les pleins pouvoirs pour la nomination du Suprême Grand Conservateur de l'Ordre et du Rite.

Fait dans la Vallée de la Lagune Vénitienne le 20° jour du IV' mois de l'Année 5863 de Misraïm.

 

Le Suprême Grand Conservateur :

Giovanni Pallesi d'Altamura 33e 66e 90e

 

Les Grands Conservateurs :

Giuseppe Darresio 33e 66e 90e

Antonio Zecchin 33e 66e 90e

Luigi della Migna M.T. 33° 66e 90e

 

Le document porte au verso la signature des Suprêmes Grands Conservateurs qui se succédèrent de l'année 1867 à 1966.

Par un acte que nous reproduisons ci-après, le premier jour du mois de Phamenot de l'année 5941 de la Vraie Lumière (1945 E.V.), le Suprême Grand Conservateur du moment, Marco Egidio Allegri 90e, procéda au réveil du Rite :

« En l'an 1867 de l'Ere vulgaire l'Ordre du Temple de langue italienne mettant en sommeil la Puissance Su­prême du Rite Egyptien siégeant à Venise, instituait trois Grands Conservateurs du Rite en les personnes des Subli­mes Frères Giuseppe Darresio 90°, Antonio Zecchin 90° et Luigi della Migna 90°. Leurs pouvoirs furent ensuite trans­mis au Très Puissant Suprême Grand Conservateur Alberto Francis 90° qui à son tour les transmit au Sublime Frère Luigi Bo... 90°.

Puis les pouvoirs furent confiés au Très Puissant Marco Egidio Allegri promu Grand Conser­vateur à vie.

« Conformément donc à nos prérogatives, en nous servant des pouvoirs donnés par les articles 14 et 15 des Statuts (titre III, section 1), le premier jour du mois de Phamenot de l'année 5941 de la Vraie Lumière, Nous Marco Egidio Allegri, 33° du Rite Ecossais, 33° 95° du Rite de Memphis, Grand Maître à vie et Suprême Grand Conservateur de l'Ordre de Misraïm, avons décidé le réveil et l'installation du Souverain Conseil général du 90° et dernier degré, Puissance Suprême de l'Ordre et du Rite de Misraïm, ainsi que l'union de ce Rite et du Rite de Memphis et avons appelé ces Très Chers et Distingués Frères à en faire partie : ... (suivent les noms de onze personnes) »

En décembre 1870, c’est le REAA qui veut annexer le rite de Misraïm et c’est Robert Wentworth Little qui avait réintroduit le Rite à Londres qui dénonce la manœuvre.

Le 28 décembre 1870, dans le bastion même de la Maçonnerie anglo-saxonne dite régulière, Little, collaborateur du Grand Secrétaire de la GLUDA, préside à la séance inaugurale assisté des Frères Comte de Limerick et Sigismond Rosenthal et du Major E H Finney, 90e. L’Earl ou Comte de Bective est nommé Souverain Grand Maître. Un Suprême Conseil Général 90e du Rite de Misraïm est constitué avec Little, Limerick et Rosenthal. P     ar la même occasion, plusieurs dizaines de Frères, entre 80 et 100 selon Br Howe (1910-1991) furent créés 33e et 6 furent élus 66e du Rite.

 En France, le Rite est resté indépendant et autonome sans avoir jamais accepté d’être soumis ou intégré au Grand Orient, qui finira par le reconnaître entre 1882 et 1890.

En 1871, l'écrasement de la Commune contribua à l'essor des Loges, qui toutefois entameront leur déclin vers 1880 après la déclaration d'amnistie du nouveau gouvernement républicain français.

En 1874, dans la droite ligne des Bédarride, la charge magistrale de Misraïm passe de Girault à Hyppolyte Osselin (père) (1814-1887), précédemment grand Orateur de la Loge L’Arc en Ciel. Celui-ci désigne comme grand maître adjoint Emile Combet de qui dépend à Marseille la loge « l’Avenir » dont il assume le secrétariat de 1872 à 1873. Celle-ci noue des relations officielles avec le Grand Orient de France, en vue d’échanges fraternels avec les autres loges du même Orient. D’ailleurs, à partir de 1875, L’Avenir sera hébergée à Marseille dans les locaux du Grand Orient.

L’œuvre d’Osselin aura permis au rite de Misraïm de tisser des relations avec les obédiences françaises. Le 27 décembre 1875, il est invité personnellement par le Suprême Conseil du rite écossais ancien accepté pour la France dans les locaux duquel les ateliers parisiens de Misraïm se réunissaient, semble-t-il depuis 1874. Le 10 octobre 1880, la loge l’Etoile du Sud, qui pratique le rite de Misraïm à l’orient de Martigue, reçoit en visiteurs des frères de tous les rites, dont un, Brémont, qui est 33e, membre du Conseil de l’Ordre du Grand Orient de France.

En 1877, une nouvelle loge, l’Etoile d’Orient, ouvre ses travaux à Martigue, tandis que voient le jour des projets d’implantation à Saint Tropez et Salon-de-Provence ; mais seule aboutira, en 1878, la constitution de la loge l’Espérance misraïmite, à l’Orient de la Ciotat. Cette année-là une quinzaine d’ateliers de Misraïm est représentée à la fête du banquet de l’ordre, dont les loges parisiennes Buisson Ardent et l’Arc en Ciel, ainsi que les Enfants de la Vérité, à l’orient de Tours.

Toujours en 1877, les survivants de la branche française de Misraim par l'intermédiaire de leur grand maître Emile Combet, entrent en relations avec le Grand Orient National d'Egypte qui pratiquait le rite de Memphis. Un traité de reconnaissance réciproque fut signé par les deux juridictions. Ferdinando Oddi transmit le 95° de Memphis à Emile Combet, lequel transmit le 90° de Misraim à Fernandino Oddi.

Comportant alors de très nombreuses Loges à l'étranger, le rite Oriental de Misraïm comptait des personnalités telles que Louis Blanc et Garibaldi qui, dix-neuf années plus tard, sera l'artisan de l'unification de Memphis et de Misraïm.

Ainsi sans être absorbé par le Grand Orient de France, le Rite de Misraïm sut rétablir des rapports de réciprocité entre les deux puissances maçonniques.

Un Rite Réformé de Misraïm aurait été « réveillé » (on ne sait avec quelle autorité) à Naples, aux alentours de 1880, par Giambattista Pessina qui l'aurait ensuite uni à son Rite Réformé de Memphis.

Jusqu'en 1881, les Rites de Memphis et Misraïm cheminent parallèlement et de concert, dans un même climat particulier. Or, les deux Rites commencent à rassembler sous double appartenance des Maçons du Grand Orient de France et du Rite Écossais Ancien et Accepté qu'intéressent l'Ésotérisme de la Symbolique Maçonnique, la Gnose, la Kabbale, voire l'Hermétisme. En effet, outre leurs dépôts égyptiens, Misraïm et Memphis sont toujours les héritiers et les conservateurs des vieilles Traditions Initiatiques du XVIIIème siècle: Philalèthes, Philadelphes, Rite Hermétique, Rite Primitif. Misraïm compte 90 Grades divers, et Memphis, 95.

En 1881, les trois loges du Midi sont encore bien actives, sous la direction locale d’Emile Combet, qui entretient avec le Grand Maître Osselin une volumineuse correspondance, relative tant aux affaires quotidiennes du rite qu’à son histoire, par exemple au sujet de quatre-vingt-quinze cahiers égyptiens – mais se rapportent-ils à Misraïm ou à Memphis ?- retrouvés dans les archives d’une très ancienne loge, les vrais amis fidèles, à l’orient de Sète. D’autre part, des relations ont été nouées avec un parent des frères Bédarride, avocat près de la cour d’appel et ancien maire d’Aix-en-provence.

Dans le même temps, alors que les misraïmites français s’inquiètent des nouvelles orientations du Grand orient de France, Emile Combet entre en relation avec Ferdinand-François Delli Oddi, Grand Maître du Grand orient d’Egypte, qui pratique le rite de … Memphis. Un traîté de reconnaissance réciproque est signé entre les deux puissances, en 1877. Combet, qui cumule désormais le 90e degré de Misraïm avec le 95e degré de Memphis, sera tout naturellement le garant d’amitié de la puissance française auprès de la puissance égyptienne.

(Seul le Souverain Grand Conseil Général du Rite de Misraïm pour la France refusa d'entrer dans la Confédération des Rites-Unis de Memphis-Misraïm, et conserva sa hiérarchie de 90°, comme Rite Oriental de Misraïm, avec Ferdinando Oddi comme Grand Maître.)

En 1881, le Frère Giuseppe Garibaldi déjà Grand Maître du Rite de Misraïm dès 1860, est élu Grand Hiérophante Général Grand-Maître Général "ad vitam" pour chacune de ces deux Obédiences.  En vertu de ses pouvoirs souverains il unifie les deux Rites de Misraïm et Memphis qui, sur le plan formel, étaient restés séparés jusqu'à cette date, sous la dénomination de : Ordre Maçonnique Oriental du Rite Ancien et primitif de Memphis et Misraïm..

A 19

Giuseppe Garibaldi « Grand Hiérophante » en 1881

des Rites Unis de Memphis et de Misraïm

A partir de cette année 1881, où est né le courant garibaldien, aucune autorité, (émanant d’un Souverain Sanctuaire ou de Grands Patriarches de Memphis ou de Misraïm, séparés ou unis en France ou en Italie), n’a accordé à quiconque et à quelque Obédience non égyptienne, le droit de parler en son nom ni de conférer en son nom les degrés qui sont les siens.

En 1883, le Grand Orient désigne comme garant d’amitié auprès de l’Ordre de Misraîm les frères Cammas, Blanchon et Penchinat, tandis que Misraïm mandate trois des siens : Burck, Jules Osselin et Emile Combet, pour le représenter auprès du Grand Orient. La Grande Loge symbolique écossaise, fondée en 1880, suivra à son tour, en reçevant une délégation du rite de Misraïm en décembre 1883.

Nous savons de source sûre qu’un certain Maurice Joly, maçon Misraïmite, avocat juif et opposant au régime politique de Napoléon III, fils de Albert Joly, avocat Versaillais, bâtisseur de la République et apôtre de la Laïcité, maçon du Grand Orient de France, petit-fils du François Joly qui, à Naples, avait reçu la charte du Rite de Misraïm, était l’auteur d’un ouvrage s’intitulant « Dialogue aux enfer entre Machiavel et Montesquieu » dont fut tirés un grand nombre de paragraphes des « Protocoles des Sages de Sion ». Ces textes avaient déjà été utilisés contre le pouvoir en place, ce qui avait conduit son auteur en prison.

A 20

Maurice Joly

Notons pour mémoire que Maurice Joly était intime de Victor Hugo qui fut Grand Maître de l’Ordre du Prieuré de Sion, et qu’il était le protégé d’Adolphe Crémieux 90e degré de Misraïm, (le fondateur de l’Alliance Israélite Universelle).

A 21

Adolphe Crémieux

Ces protocoles, schéma directeur présumé pour la conquête du monde par le monde juif, avait circulé dès 1884, et transité entre les mains d’un membre de la Loge « l’Arc en Ciel » nommé Schorst, dit Schapiro, à laquelle appartenait le docteur Encausse dit Papus, qui par la suite allait devenir le grand maître du Rite de Misraïm. Monseigneur Fry, dans son ouvrage « le juif, notre Maître», précisait qu’en 1895, la fille du Général Russe, Mademoiselle Glinka, avait envoyé de Paris, des renseignements politiques au Général Tcherewine, alors Ministre de l’intérieur, un exemplaire des Protocoles des Sages de Sion que lui aurait vendu pour 2500 francs un certain Schapiro, membre de la Loge de Misraïm à Paris.

Entre 1882 et 1890, le Grand Orient de France finit cependant par reconnaître le Rite de Misraïm.

A la mort d’Hippolyte Osselin, le 12 avril 1887, à l’âge de 73 ans, le Souverain Grand Conseil Général pour la France a pour responsable mes frères Picard, Grand orateur ; Placide Couly, Grand Chancelier ; Dtuder, Grand Capitaine des gardes ; Rode, Grand Examinateur ; Burck, Grand Maître des Cérémonies ; Jules Osselin, son fils, Grand Secrétaire ; et Emile Combet, Grand Maître Délégué près des Vallées du Midi. Esprit Eugène Hubert, dans la Chaine d’Union (mai 1887), pouvait résumer ainsi l’œuvre maçonnique de son frère et ami défunt : « Par l’affabilité qui était innée en lui, par l’honorabilité de son caractère, par la fermeté constante qu’il avait apportée à maintenir les principes vraiment maçonniques dans son rite, il avait fait reconnaître et admettre le Rite Oriental de Misraïm sur un pied d’égalité par les différentes Obédiences Maçonniques françaises ; Suprême Conseil de France, Rite Ecossais Ancien Accepté ; Grand Orient de France et Grande Loge Symbolique. C’est grâce au frère Osselin père, je ne saurais insister trop à cet égard, que les maçons du Rite de Misraïm ont été reconnus et acceptés comme des Maçons complètement réguliers et qu’ils sont entrés dans la Grande Famille Maçonnique ».

Après la mort d’Hippolyte Osselin en 1887, son fils Jules lui succéda à la charge magistrale comme « Grand Président de l’Ordre Maçonnique Oriental de Misraïm ou d’Egypte ».

Dirigé par Jules Osselin, le rite de Misraïm avait initié une série d'Occultistes de valeur tels Sédir (Yvon le Loup) et Mac Haven, René Philipon, Abel Haatan (Abel Thomas) et son frère Albéric.... Par deux fois la loge « l’Arc en ciel » refusa la demande d'initiation de Gérard Encausse (Papus). Ce célèbre vulgarisateur de l'occultisme ne put jamais entrer dans la seule loge de Misraïm en activité à l'époque. 

En 1889, le Rite de Misraïm placé sous sa juridiction française comptait 3 Loges à Paris, 8 en province (cinq en Provence, deux à Tours et une à Libourne), 2 à New-York, 1 à Buenos-Aires et 1 à Alexandrie. À celles-ci, il convenait d'ajouter les loges de la juridiction italienne qui était alors indépendante. C’est donc en présence du Très Illustre Frère Proal, Très Puissant Souverain Grand Commandeur et Grand Maître du REAA, et des invités dont le Frère Opportun, membre du Conseil de l’Ordre du GODF, que le Grand Maître de l’Ordre de Misraïm, Très Illustre Frère Osselin et la Grande Loge Misraïmite célèbrent, avec les membres de ses Ateliers « l’Arc en Ciel, le Buisson Ardent et les Pyramides » la fête de l’Ordre, le 4 août 1889. Le Grand Secrétaire demande de tourner la page sur le passé et de travailler ensemble pour la gloire de la maçonnerie. Cependant, il ne sera pas entendu.

C’est justement le Grand Secrétaire, le Docteur H. Chailloux qui sera à la source de la division lorsqu’il propose, en accord avec d’autres Frères de la direction, de remplacer les principes de croyance dans le Grand Architecte, l’immortalité de l’âme ou l’amour du prochain par ceux de l’autonomie de la personne humaine, de justice et d’altruisme, c’est-à-dire : liberté, égalité et fraternité.

Discours du Grand Secrétaire, le Docteur Chailloux, du 4 août 1889 à Paris pendant la fête de l’Ordre de Misraïm: « Mais vient l'instant où il lui est permis enfin de disposer de ses forces vives pour les mettre au service des idées de progrès ; cette institution est amenée par la force des choses à se transformer, à évoluer dans un sens progressif. La réorganisation a commencé par la refonte des rituels. Ces rituels ont été mis en harmonie, non seulement avec les principes maçonniques et démocratiques mais avec les données scientifiques les plus modernes (…) En supprimant complètement tout ce qui, de près ou de loin, pouvait rappeler le caractère si religieux de ce grade à son origine, la Maçonnerie n’ayant et ne devant avoir rien de commun avec la religion ‘…) Si on peut lire dans notre Déclaration de principe, imprimé en 1885 : Base fondamentale et immuable l’existence de l’Être Suprême, l’immortalité de l’âme, l’amour du prochain ; aujourd’hui on peut lire dans notre Constitution réformée : Autonomie de la personne humaine, justice, altruisme».

Une telle prise de position qui violait les statuts et les déclarations de principe de l’Ordre, étant donné qu’il ne s’agissait plus du même Rite, provoqua une scission entre ceux qui étaient fidèles à l’orthodoxie de Misraïm qui suivirent le Frère Osselin, et les autres, sensibilisés par les innovations démocratiques et opposés au Grand Architecte de l’Univers et à l’immortalité de l’âme, qui suivirent le Frère Chailloux qui, n’ayant pu convaincre, est parti rejoindre le Grand Orient de France.

Les Constitutions, statuts et règlements généraux, adoptés « à la Vallée de Paris, le IXe jour du mois de juin 1890 » sont signés Jules Osselin, « grand président de la Puissance Suprême » ; Comby, Grand Orateur ; Dr. Chailloux, Grand Chancelier-Secrétaire ; Dauriat, Premier Grand Examinateur ; Berry, Deuxième Grand Examinateur ; Lesieur, Grand Trésorier ; Lebeau, Grand Garde des Sceaux ; Morel, Grand Maître des Cérémonies ; Rode, Grand Elemosinaire ; Studer, Grand capitaine des Gardes ; Emile Combet, Grand Maître délégué près les Vallées du Midi.

A 22

Ordre du Jour de la tenue du 26 novembre 1894

De bonnes relations ont été nouées avec le Suprême Grand Conseil Général du Rite de Memphis et Misraïm de la Vallée de Naples, dont deux dignitaires, Laviard d’Alsena, Grand Maître honoraire, et Domenico Margiotta, membre du Suprême Conseil, sont accueillis en tenue solennelle, à Paris, le 19 novembre 1891 par la loge le Buisson Ardent et Pyramide.

Le 6 septembre 1894, lorsqu’il aura quitté la puissance napolitaine de Misraïm, comme l’ensemble des ordres maçonniques, Margiotta adressa une lettre à Jules Osselin datée de Bruxelles précisant ; Dans l’Ordre Oriental de Misraïm de Paris, je n’ai connu que d’honnêtes frères, et vous, je vous sais honnête homme. Margiotta en profite aussi pour mettre en garde le grand maître français ; « Je crois devoir vous dire que, au point de vue de l’honneur, tel qu’il doit être compris par tout homme, en dehors de toute opinion politique ou religieuse, le Misraïmisme français qui vous a pour chef, devrait rompre absolument avec le Rite de Memphis et Misraïm de Naples, lequel n’a pas raison d’exister ; car c’est une honte d’appartenir à cette obédience, lorsque l’on sait que le chef de son Souverain Sanctuaire est un vulgaire flibustier. Arrivé à la Grande Maîtrise par la tromperie, le sieur Giambattista Pessina est un simple traficant, qui fait argent de tout ». Margiotta n’est sans doute pas le seul de cet avis. Mais Osselin a-t-il pour autant suivi son conseil ?

Dans les toutes dernières années du XIXe siècle, le rite de Misraïm se trouve pratiqué en France par deux branches concurrentes : l’une, dite du rite « ancien », sous la direction de Jacques Villaréal, qui compte encore plusieurs loges, l’autre qui rassemble les ateliers parisiens du rite de Misraïm l’Arc en Ciel, le Buisson Ardent, et les Pyramides, unis sous les auspices d’une Grande Loge misraîmite dirigée par Jules Osselin.

A Paris, en tout cas, les misraïmites rassemblés autour d’Osselin sont aussi des hommes de désir. « C’est là – se souvient en 1934 J. Durand – qu’Emmanuel Lalande et ses amis se firent un devoir de porter la vraie lumière. Ils furent écoutés d’abord avec étonnement, puis avec sympathie, enfin avec confiance. L’atelier acquit grâce à leurs efforts une heureuse réputation d’activité et de haute culture, si bien que des frères appartenant au Rite Ecossais ou même au Grand orient et parfois des maçons étrangers vinrent prendre part à ses travaux. Le succès fut constant pendant longtemps et si la décadence survint, c’est que le destin se plut à disperser les bons ouvriers avant que l’œuvre ne fût achevée ».

Les derniers Maçons du Rite attachés à leurs principes déistes et spiritualistes se regroupèrent dans la seule Loge Arc-en-Ciel (Loge Mère du Rite) dirigé par le Grand Président Jules Osselin. En étaient membres des ésotéristes de haute valeur et c’est sous son patronage que parait la « Bibliothèque Rosicrucienne », cette dernière rééditant un certain nombre de grands classiques de l’occulte. Des Martinistes de renom comme Marc Haven (le docteur Emmanuel Lalande) ou Paul Sedir (Yvon Leloup) vinrent le rejoindre, ainsi que René Philipon dit Jean Tabris, Abel Thomas dit Abel Haatan, astrologue et alchimiste, son frère Albéric Thomas, dit Marnès.

A 23  A 24 A 25  A 26

                                                          Paul Sedir                       Marc Haven                        René Philipon                            Abel Haatan

En 1896, Gérard Encausse, dit Papus, vient à l’Arc en Ciel porter la bonne parole, par une conférence sur la tradition Martiniste et l’ordre du même nom qu’il représente es-qualité, avant de frapper lui-même sans succès à la porte du temple en 1896 et 1897. Sa demande fut rejetée à deux reprises, par le Vénérable Maître Abel Hataan Thomas, René Philippon et Albéric Thomas, qui lui reprochaient « son œcuménisme envahissant et un certain manque de sérieux dans ses recherches ». Mécontents, les Martinistes, amis de Papus démissionnèrent de l’Arc en Ciel en 1898.

A 27

En 1898, le tableau des membres de la Grande Loge misraïmite, qui tient ses assemblées au 42, rue Rochechouart, à paris, comprend les officiers dignitaires suivants : Abel Thomas-Haatan, Vénérable ; assisté d’Henri Chacornac, Garaud, Albéric Thomas, J. Durand, Chapuis, Maulois, Mongin, Elzer, Vasseur, Desponts, A. Fromageot, M . Soyer. Lalande, 10 rue Durans-Claye, figure encore parmi les membres, mais Sédir, lui, aurait-il déjà quitté Misraïm ?

A 28  A 29

                                        Ordre du Jour de la tenue du 26 novembre 1896                            Tableau des Membres de la Grande Loge Misraïmite (1896)

 

Les problèmes ne s’arrêtèrent pas là. L’année suivante, fin 1899, alors que Misraïm comptait une vingtaine de frères au sein de « l’Arc en Ciel » un conflit éclata entre Abel Thomas-Haatan, « soutenu par la Loge l’Arc en Ciel » dont il est Vénérable, et le Président Jules Osselin et Morel, à qui Haatan reproche de monopoliser la direction du rite. Osselin ferma alors la Grande loge Misraïmite.

Entre les dissidents de la Grande Loge misraïmite et le rite dit ancien de Misraïm, un accord fut conclu en 1901 et les détails imprimés à cette occasion dans la Revue maçonnique (février 1901, pp. 25-26) sur l’état actuel de Misraïm méritent d’être reproduits. Le regroupement des loges du rite ancien de Misraïm et de l’Arc en Ciel, furent désormais placées sous la présidence de Jacques de Villaréal.

 

MOUVEMENT DE RITE

 

Depuis deux ans, les membres parisiens du Rite de Misraïm poursuivaient la conclusion d’un accord entre les Loges de leur obédience et les Loges séparées, dites du Rite ancien de Misraïm. Les premières négociations traînèrent en longueur par suite de la maladie et de la mort du Grand-Conservateur du Rite ancien, et le projet de fusion ne fut repris par son successeur, le Frère De Villeréal, qu’au mois d’août 1900.

Aujourd’hui, une communication du Frère Secrétaire de la R.M.L Arc en Ciel, nous informe que le frère De Villeréal, Souverain Grand Maître 90e et dernier degré et Grand Conservateur du Rite de Misraïm pour les Loges séparées, vient d’accepter la direction de la Puissance Suprême du Rite à Paris. L’acceptation du Frère De Villeréal est de la plus haute importance pour cette Puissance Suprême sous l’obédience de laquelle se rangent désormais onze nouvelles Loges des Vallées étrangères, dont une à la vallée de Metz, et les deux Loges françaises, qui créées vers 1864, à la suite de dissensions qu’il est inutile de rappeler, n’avaient conservé aucun rapport avec la Puissance Suprême de Paris.

Les conditions de l’accord qui régularise ces Loges ont été arrêtées définitivement en comité extraordinaire tenu le 30 décembre dernier, au domicile privé du Frère Abel Thomas, entre les Frères Allain, Bachelier, Chevalier, Julien et Paul Ducoudray, Gabaroux, Lefèvre, Munier et Albéric Thomas, plénipotentiaires des Respectables Loges contractantes.

La Respectable Loge Enfants du Progrès, de Libourne, s’était fait représenter par le Frère Allain ; et les Respectables Loges Inséparables, Isis, Mont-Thabor et Thebah, n’ayant pu envoyer de délégués, avaient également désigné comme mandataires les Frères Chevalier, Dulaar et Albéric Thomas. Force a été de joindre simplement aux actes de l’Assemblée les pleins pouvoirs que les Respectables Loges Isis d’Alexandrie, et El Wafa, de Port Saïd, avaient envoyés trop tardivement au Frère Albéric Thomas. Quant à la Respectable Loge Enfants de la Vérité et Sincérité Misraïmite réunies, qui n’a pas cru devoir s’associer à l’effort de ses Souveraines Loges, elle reste, de ce fait, en dehors de l’accord, en attendant qu’il soit statué à son égard.

Les principaux articles du traité sont les suivants :

1)- La quatrième série initiatique est rétablie dans les limites fixées par l’article 11 des statuts généraux de l’ordre Maçonnique de Misraïm, revêtus depuis 1816, des signatures successives des Très Puissants Frères Michel Bédarride, Hayère. Girault et Osselin père, d’une part, et des Très Puissants Frères Michel Bédarride, Hayère, Gad Bédarride et Jacques de Villeréal, d’autre part ;

2)- Le Très Puissant Frère De Villeréal reste nanti des droits et prérogatives attachés à son titre de Grand Conservateur par l’article 12 de ces statuts généraux. Il exercera ses pouvoirs de Souverain Grand Conservateur de concert avec les Souverains Grands Maîtres 90e élevés par lui à la dignité de Grands Conservateurs, conformément à l’article 14 des mêmes Statuts Généraux.

3)- Toutes les dispositions financières relatives aux degrés supérieurs au 3e degré sont abrogées conformément au vœu du XVe Congrès régional des Loges du Midi.

Disons en terminant que le Frère De Villeréal, dont un ancêtre vint chercher asile dans notre pays lors des sanglantes persécutions que les francs-maçons d’Espagne et du Portugal subirent de la part d’un clergé fanatique et maître des pouvoirs publics, appartient à une famille dont tous les chefs ont été francs-maçons depuis 1807. Le cas est assez rare pour mériter d’être cité.

Fin 1899, la Grande Loge de Misraim pour la France, alors présidée par Jacques de Villareal, cessa également ses travaux, et les Frères désireux de continuer de travailler s’affilièrent au Suprême Conseil de France.

Le 30 mars 1900 proclamé mort en France, le Rite de Misraïm va s’établir au sein du Grand Orient National d’Egypte présidé par Ferdinando Oddi qui était reconnu détenteur de la double juridiction suprême de Memphis et de Misraim.

Après la scission qui s’était produite à la fin du siècle dernier dans le Rite de Misraïm entre les partisans du docteur Chailloux, auteur du fameux discours qui reniait le Grand Architecte de l'Univers, et les «spiritualistes » guidés par le Frère Osselin, ce dernier groupe avait sans cesse résisté aux pressions du Grand Orient et bien que peu nombreux (et cela est naturel car les « hommes de désir » sont rares) a poursuivi l'antique tradition maçonnique et donc « la recherche des lois de la Nature et de ses rapports avec les Hommes et le Plan divin ».

En 1902, à la suite de divers conflits au sein du Grand Orient National d’Égypte, le Grand Conservateur Général des Rites de Memphis et de Misraim, Ferdinando Oddi démissionna de ses fonctions. John Yarker (1833-1913), " ancien vice Grand Hiérophante pour l'Europe", se considéra de facto comme le "nouveau Grand Conservateur mondial de Memphis et de Misraïm".

A 30

John Yarker

En Europe, John Yarker, dont le nom est indissociable d’une foule d’organisations ésotériques, et surtout de la « fringe masonry » des années 1870 à 1913, sera le principal artisan, ou du moins l’un des plus actifs, dans le rapprochement de Misraïm et de Memphis. Curieux personnage assurément que cet occultiste qui a voué sa vie à l’initiation et aux sociétés mystériques. Il a servi l’initiation, et ce faisant il a servi ses frères, qu’importent ses extravagances, il a au fond beaucoup servi la franc-maçonnerie, fut-elle marginale.

John Yarker

Né le 17 avril 1833 à Swindale Sharp, dans le Westmorland, sa famille s’installe à Lancashire en 1840, puis à Manchester, en 1849, où il devient négociant en import-export. Il faite fréquents voyages en Amérique, aux Indes néerlandaises et à Cuba. En 1857, il épouse une certaine Eliza Jane Lund, de York. Très tôt, la franc-maçonnerie le séduit : à 21 ans, il reçoit la lumière à Manchester, le 25 octobre 1854, dans la loge Intégrity n°159, sous les auspices de la Très Officielle Grande Loge Unie d’Angleterre, puis il s’affilie, le 29 avril 1855, à la loge Fidélity n° 623 de Duckinfield, où il est élevé à la maîtrise le 11 juillet 1856. Exalté au chapitre de l’Industrie n° 465, à Hyde, le 6 avril 1856, il s’affilie la même année au chapitre de Saint Jean n° 407, à Eccles, et figure en 1860 parmi les fondateurs du chapitre Fidelity n° 63.

Le 11 juillet 1856, il entre au Jérusalem conclave des Knights templar, à Manchester, dont il devient commandeur en 1862-1863. Il rejoint aussi le Love and friendship Encampement, en 1860, dont le voilà commandeur en 1861. La même année, il est promu grand Vice-chancelier provincial du grand conclave de Lancashire ; En 1864, il est Grand Constable au Grand Conseil d’Angleterre, Reçu Suprême Grand Maréchal, il quittera en 1873 les Knighs Templar, dont il a d’ailleurs publié l’histoire en 1869.

Yarker fréquence aussi les hauts grades du rite écossais ancien accepté, où il est reçu en 1862 dans un chapitre de Manchester. Mais le 19 novembre 1870, ses relations avec certains Suprêmes Conseils « irréguliers » entrainent sa radiation du Suprême Conseil du REAA pour l’Angleterre.

Le 10 juillet 1871, F.G. Irwin propose sa candidature au Bristol college de la sociétas Rosicruciana in Anglia (SRIA) et il figure en 1891 parmi les membres d’honneur du Métropolitan college, Membre d’honneur de la société Théosophique, en 1879, le 24 novembre 1877 il remettra à son tour à Helene Blavatsky le grade de «  pricesse couronnée », dernier degré d’adoption de memphis-Misraïm. Peut-être sera-t-il reçu quelques années plus tard encore dans la fameuse Golden Dawn, fondée en 1888 par Samuel Liddell Mac Gregor Mathers (1854-1918) et son ami William Wynn Westcott (1848-1925), qui associe néo-rosicrucianisme, nostalgie d’une initiation égyptienne de désir et néo ou pseudo-kabbale.

 En 1881, le voilà docteur en sciences hermétiques de l’école que Papus dirige à Paris. En 1893 ou 1894, il est admis dans l’Ordre Martiniste dont il reçoit une charte pour l’Angleterre. Et à combien d’autres groupes encore a-t-il adhéré, telle la singulière maçonnerie « arabe » du rite of Ishmael, fondé par K.R.H. mac Kenzie et F.G. Irwin, auquel il succédera à la tête de cet ordre, à la mort de ce dernier, en 1893. En 1872, il reçoit du même Irwin l’Order of the Red Branch of Eri, que celui-ci avait lui-même reçu à Gibraltar, en 1858. De 1871 à 1872, il est co-sponsor du Royal Order and Sat B’hai. La liste est encore longue…

Auteur prolifique, ses études sont à prendre avec réserve. Il collabore de même à la plupart des revues maçonniques anglaises, dont The Freemasons magazine, The Freemason, The Risicrucian, Notes and Querries.

Dès 1862, Yarker prend ses distances avec la Grande Loge Unie d’Angleterre pour ne plus conserver que des relations avec la fameuse loge Quatuor Coronats dans les Transactions de laquelle il publie encore de temps à autre quelques communications. Mais il fréquente déjà les courants marginaux de la maçonnerie illuministe, qu’il va largement contribuer à répandre en Grande Bretagne et à travers le monde.

Que reste-t-il alors des rites égyptiens en Grande Bretagne ? En 1850, la loge des Sectateurs de Ménès, implantée à Londres sous patente de Marconis, devenue Grande Loge des Philadelphes en 1853, sous la grande maîtrise de Jean-Philippe Berjeau, avait donné le jour à de nouvelles loges de Memphis, à Londres et Birmingham. En 1857, une scission s’était produite entre Berjeau et Benoît Desquesnesn fondateur d’un ordre maçonnique réformé de Memphis. Mais en 1866, le groupe de Berjeau était entré en sommeil et Memphis disparut d’Angleterre

Quant au Suprême Conseil général de Misraïm, fondé à Londres le 28 décembre 1870, par quatre maçons anglais, parmi lesquels Robert W Little, qui se réclame curieusement d’Adolphe Crémieux, il n’aura guère de lendemain. Dans ces circonstances, comment John Yarker hérite-t-il en 1871 dit-on, de la grande maîtrise de Misraîm pour l’Angleterre ?

Pour Memphis, en revanche, l’histoire est plus claire. : en 1871, l’Américain Harry J. Seymour, grand maître du Souverain Sanctuaire de Memphis pour les Etats Unis, député en Grande Bretagne, le frère Benjamin D. Hyam, ancien grand maître de la grande loge de californie, se réunissent pour recevoir aux 33e et 95e degrés des frères de Manchester et de Londres, tandis que John Yarker, reçu lui-même dans le rite de Memphis – mais par qui et à quelle date ? – est mandaté pour élever aux hauts grades quelques autres frères du Nord de l’Angleterre.

A 31

Harry J. Seymour

De Londres, Michael Caspari et A.D. Loewenstack adressent alors une requête au Souverain Sanctuaire Américain, en vue d’établir officiellement une nouvelle puissance de Memphis en Angleterre, dont la charge magistrale est aussitôt proposée à Yarker.

Ainsi, avant de se démettre de ses fonctions au profit d’Alexander B. Mott, le 4 juin 1872, Harry Seymour délivre à John Yarker la charte constitutive d’un Souverain Sanctuaire de memphis pour l’Angleterre et l’Irlande, dont la revue Hiram donne la composition comme suit : John Yarker, 33e, 96e, Souverain Grand Maître Général ; Michael Caspari, 33e, 95e, Grand Chancelier Général ; A.D. Loewenstack, 33e, 95e, Grand Secrétaire Général ; P.J. Graham, 33e, 95e, Grand Gardien du Livre d’Or ; S.P. Leather, 33e, 95e, Grand Trésorier Général ; CH. Scott, 33e, 95e, Grand Inspecteur Général.

C’est aussi l’occasion pour Seymour et son Grand Conseil Royal des anciens rites de délivrer à à Yarker et à ses collaborateurs une charte du rite écossais Cerneau, version du rite écossais ancien accepté, en trente-trois grades, fondé à New York en 1813, par Joseph Cerneau, qui revendique la légitimité contre le Suprême Conseil de Charleston.

Seymour aurait-il en la même circonstance délivré à yarker quelque patente d’autres rites, dont celui de Misraïm, dont il aurait détenu des pouvoirs depuis 1865 ? En tout cas, dès 1872, Yarker semble pratiquer le rite de Misraïm en association avec celui de Memphis.

A l’aube des années 1880, le rite de Memphis, en sommeil sur le sol français qui l’a vu naître, se trouvc encore représenté en Amérique, en Grand Bretagne, en Egypte et en Italie. Sa réunification partielle se fera à Naples, berceau prétendu du rite de Misraïm.

A Naples, en 1880, Yarker a désigné comme délégué Giambattista Pessina qui semble d’ailleurs cumuler les lignées égyptiennes. N’est-il pas le fondateur d’un certain rite égyptien réformé, ou rite réformé de Memphis en trente-trois degrés, dont Gastone Ventura nous apprend la constitution, à Catane en 1876. Selon Léon de Moulin-Peuillet : « Ce groupe était animé, à l’Orient de Catane, par les Illustres frères Sébastiano Cannizzaro, professeur ; Guglielmo Pisani ; Baron Ciancia ; Rocco Camerata ; Baron Scavazzo, sénateur du royaume, etc. Le Grand Maître en était le Duc Francesco Imbert, Grand Maître effectif et Grand Hiérophante et le Maître honoraire Giuseppe Garibaldi, héros de l’union italienne ». Le Grand Maître Adjoint était Giambattista Pessina.

A 32

Giambattista Pessina

Pessina préside aussi un « ancien rite égyptien réformé » de Misraïm, dont The Kneph donne en 1881, la composition du Supême Conseil placé sous la présidence d’honneur de Garibaldi.

Il fut établi plus tard que Pessina n’avait aucune autorité légitime pour se prétendre successeur de la Puissance napolitaine de Misraïm.

En tous cas, l’unification du rite de Memphis est désormais en marche, dont Guiseppe Garibaldi passe pour l’artisan. Passé Grand Maître du Grand orient d’Italie, membre honoraire du Souverain sanctuaire américain depuis 1865, de celui de Grande Bretagne depuis 1872, du Grand Orient d’Egypte depuis 1876, et du rite réformé de Memphis de Pessina, l’unificateur italien est un candidat rêvé pour l’unification tant espérée du rite de Memphis. A Naples, en septembre 1881, une confédération voit donc le jour, composée des Souverains Sanctuaires de New York (Mott), Londres (Yarker) et Naples (Pessina), qui procèdent à l’élection de Garibaldi comme Grand Hiérophante de Memphis, en succession directe de Marconis. Absence remarquée : le Souverain Sanctuaire pour l’Egypte qui a déjà procédé dès 1874, à l’élection de Saluttore A. Zola à la même fonction. Le 24 décembre 1881, la Roumanie vient rejoindre le trio initial, quand Pessina, probablement délivre à Constantin Morain la charte constitutive d’un Souverain sanctuaire de Memphis et Misraïm, qui reconnait aussitôt Garibaldi comme grand Hiérophante.

A partir de 1881, The Kneph, official journalof the Antient and Primitive Rite Masonry, organe du Souverain Sanctuaire anglais, répand sur la surface du globe les nouvelles du rite ancien et primitif. Cette année-là, Yarker publie d’ailleurs un Manual of the degrees of the Antien et Primitive Rite of Masonry, qui contient l’ensemble des rituels des trente-trois grades pratiqués par son Souverain Sanctuaire. Dès 1875, celui-ci avait déjà édité, à Londres, les Constitutions, Statutes, Cérémonials et History of the Antient et Primitive Rite of Masonry, et deux autres publications : Publics and Cérémonials et A Sketch of the history of Antient and Primitive of Masonry, qui seront désormais prises pour référence par la plupart des Souverains sanctuaires. Dans la même veine suivront les Rituels of the Rite of Misraïm ; The Royal Oriental Order, et enfin en 1903, The Laws and Regulations of the Grand Mystic Temple.

A partir de 1882, date à laquelle il devient Grand Chancelier des Rites Confédérés sous l’autorité de Garibaldi, un accord aurait été passé entre Yarker et la Grande Loge Unie d’Angleterre, selon lequel l’obédience anglaise aurait eu tous les droits sur les grades symboliques, tandis que Yarker pouvait travailler dans les hauts grades avec les maîtres maçons réguliers.Il parait plus vraisemblable d’imaginer que l’obédience anglaise, dont Yarker prenait soin de ne point enfreindre les prérogatives, ne se souciait guère des hauts grades en tous genre qu’il pouvait conférer, dès l’instant où il n’empiétait pas sur les grades symboliques.

A 33

John Yarker

Lorsque Garibaldi rejoint l’orient éternel, le 2 juin 1882, Yarker refuse l’élection de Giambattista Pessina à la Grande Hiérophanie vacante. Yaker s’impose désormais en Europe comme la plus haute autorité des rites égyptiens.

Cependant, Le frère Ellic Howe de la loge Quator Coronati lodge de Londres et le professeur Helmut Möller de l’université de Göttingen affirment que Yarker aurait acquis les rites de Memphis et de Misraim, d’une source américaine douteuse en 1872 -(Fringe masonry- the Quator Coronati lodge, vol.85,91,92,109 London 1972,78,79,97). Cette nomination ne fut pas entérinée par l’Égypte et en 1902, car Ferdinando Oddi avait transmis ses titres de Grand Commandeur-Grand Maître du Grand Orient National d’Égypte (Grand Collège des Rites) et de Souverain Grand Conservateur Général des Rites de Memphis et de Misraim au T.S. frère Idris Bey Ragheb, et à son successeurs le prince Mohamed Aly Tewfik, petit-fils du khédive Mehemet Aly, et Youssef Zakq grand chancelier - dont filiation jusqu'à nos jours.

Selon Philippe Encausse, son père, Gérard Encausse (Papus), aurait reçu en 1907 deux diplômes maçonniques émanant de l’«Ordre Maçonnique Oriental de Misraïm pour l'Italie », le Rite légitime de Misraïm étant alors en sommeil en Italie ; mais l'on ne connaît ni le contenu, ni l'origine de ces diplômes.

John Yarker fut le dernier Grand Hiérophante de cette lignée hybride. Après sa mort, le 20 mars 1913, le Souverain Grand Sanctuaire (Theodore Reuss, Aleister Crowley, Henry Quilliam, Léon Engers-Kennedy) se réunit à Londres le 30 juin 1913.

A l’unanimité, le frère Henry Meyer, habitant 25 Longton Grove, Sydenham, S.E., County de Kent, fut nommé Souverain Grand Maître Général. Théodore Reuss, Souverain Grand Maître Général ad Vitam pour l’Empire Germanique et Grand Inspecteur Général, participait à cette réunion.

Les minutes de la convocation précisent que Aleister Crowley proposa la nomination de Henry Meyer aux fonctions de Grand Maître Général, appuyée par Théodore Reuss qui l’approuva et la signa.

A 34

Théodore Reuss

Theodore Reuss, Grand Maître du Souverain Sanctuaire d'Allemagne par une charte reçue le 24 septembre 1902 de John Yarker, qui dirigeait également l'O.T.O. (Ordo Templi Orientis) et diverses petites sociétés paramaçonniques prit la succession comme Grand Hiérophante Universel de 1914 à 1923. Sans avoir l'autorité pour le faire (il n'était pas Grand Maître Général), il accorda en date du 24 juin 1908 à Berlin la constitution à Paris d'un Suprême Grand Conseil et Grand Orient du Rite Ancien et Primitif. Pourtant, John Yarker, chef mondial du " rite " était seul habilité à créer de nouveaux Souverains Sanctuaires, (si l'on ferme les yeux sur les origines illicites de sa filiation du Rite de Memphis, et sur son auto-nomination comme Grand Hiérophante de ce "rite " ainsi que sur l’absence de patente du Rite de Misraïm). Outre la triple illégitimité de son origine, ce Suprême Grand Conseil français se trouvait dans une position ambiguë. Il n'avait pas rang de Souverain Grand Sanctuaire (nom donné aux Grandes Loges dans le Rite Ancien et Primitif) et ne pouvait donc pas fonder de nouvelles loges. Le texte de la patente berlinoise, perdue, est connu par le compte rendu du convent de Juin 1908. Il ne prévoyait pas la possibilité de créer des organismes subordonnés (loges, chapitres, etc.).

 

LE CONVENT DE 1908

En 1908, s’était en effet tenu le « Convent maçonnique des rites spiritualistes » dont Serge Caillet enregistre les résultats. Il en utilise la résolution finale. D’après le compte rendu publié en 1910, et devenu rarissime (mais dont de longs extraits parurent dans « l’Autre Monde » n° 96 et 97, puis à reparaître en 1988 aux éditions Chanteloup). Ce texte imprimé donne seulement les initiales des noms des signataires, page 221. Il n’était pas difficile d’identifier les grands personnages ; d’autres noms restaient incertains. L’Acacia, page 48, en janvier 1909, a donné la décision finale avec les noms complets des signataires et leurs grades, sous la forme suivante :

« Gérard Encausse (Papus), 33°, 90°, 96°. – Adolphe Mederic Beaudelot, 33°, 90°. – Barthélémy Bonnet, 33°, 90°. – Henri-Jean Brouilloux, 33°, 90°. – Louis Gastin, 33°, 90°. – Ernest Dalhaye fils, 33°, 90°. - E. Garin (Saint Quentin), 33°, 90°. – Charles-Détré (Teder) 33°, 90°, 95°. - Paul Schmid (Ed. Dacq), 33°, 90°. – Victor Blanchard, 33°, 90°. - René Guénon, 33° , 90°. – Jean Desjobert, 33°, 90°. – Lorenzo Peretti, 33°, 90°. – Theudore Reuss, 33°, 90°, 96°. »

Les grades supérieurs au 33e degré appartiennent en propre à l’échelle de Memphis-Misraïm.

Lors de deux réunions, respectivement tenues le 23 et le 24 juin 1908, le Souverain Sanctuaire et Grand Orient de Berlin examina la résolution votée par le convent. Et le 24, il décida à l’unanimité de ses membres d’accorder aux quatorze signataires du procès-verbal une patente constitutive d’un Suprême Grand Conseil général des rites unis et Grand Orient pour la France et ses dépendances. La patente fut signée et scellée ce jour-là à Berlin.

Les rites unis, ce sont les rites de Memphis et de Misraim, souvent désignés dès cette époque comme « rite de Memphis-Misraïm », qui furent donc de retour à Paris sous cette nouvelle forme sociale, alors que le projet primitif du convent ne prévoyait que l’installation en France du seul rite ancien et primitif de Memphis.

Du Suprême Grand Conseil des rites unis pour la France, Papus fut le premier grand maître, 33e, 90e, 96e,. Ce dernier avait par ailleurs été désigné comme chef du secrétariat de la Fédération maçonnique universelle, dont le projet avorta.

Deux ans plus tard, Papus publie un petit livre utile en son temps : « Ce que doit savoir un maître maçon ».

Assez discrètement il y fera allusion à certains rites : « Certains Maçons rattachés à des sociétés de Rose-Croix ou s’adonnant d’une manière spéciale à l’étude de la science Maçonnique, ont voulu approfondir cette science en y adaptant des grades kabbalistiques et mystiques.

A 35

Ce genre de Maçonnerie a toujours été réservé à une élite et souvent ne comprend que des hauts grades laissant aux autres rites le soin de préparer les initiés futurs.

Le plus connu de ces Rites est le Rite de Misraïm, puis le Rite de Memphis, fondés tous les deux en vue d’un but spécial. Ils ont souvent formé des Puissances unies sous le nom de Memphis-Misraïm. Ce rite a 90 ou 96 grades. »

A 36

Gérard Encausse (Papus)

A 37

Mais ces hauts grades, comment ont-ils été conférés ? Par initiation rituelle, par communication ou par simple charte envoyée de l’étranger ? Au temps de Papus cette dernière pratique n’était pas exceptionnelle.

Le 10 septembre 1908, se considérant comme Grand Maître Général mondial de cet amalgame Memphis-Misraim, Théodore Reuss autorisa Papus et Teder à ouvrir la Loge Humanidas qui devint la Loge mère du Rite Oriental de Memphis-Misraïm, et délivra à Jean Bricaud une charte pour la reconstitution en France et dépendances, d'un « Souverain Sanctuaire de Memphis-Misraïm ».

En 1914, Papus engagea des pourparlers avec Edouard de Ribaucourt, Grand Maître de la Grande Loge Nationale Indépendante et Régulière (fondée en 1913 et aussitôt reconnue par la Grande Loge Unie d’Angleterre), qui travaillait au rite écossais rectifié, pour lequel Papus ne pouvait avoir que sympathie. Aussi chercha-t-il à constituer en son sein quelque atelier maçonnique. Le projet resta en plan et la Grande Guerre survint. Papus se porta aussitôt volontaire sur le front où il servit comme médecin-chef, avant d’être évacué après avoir contracté la tuberculose dont il mourut, le 25 octobre 1916.

Papus ayant rejoint l’Orient éternel, il était normal que lui succédât le plus proche de ses collaborateurs. Charles-Détré-Teder fut élu à la présidence par le Suprême Conseil. S’en suivit naturellement sa désignation à la grande maîtrise du Suprême Grand Conseil général des rites unis pour la France, dont Téder avait d’ailleurs été jusque-là grand maître adjoint.  Mais lorsque Charles Détré-Teder succéda à Papus, les rites de Memphis et de Misraïm étaient en sommeil en France et en Allemagne.

A 38

Henri-Detre-Teder

Sa Grand Maîtrise ne dura que deux ans de guerre et ne se caractérisa par aucun fait marquant. Dans la nuit du 25 au 26 septembre 1918, après avoir subi l’ablation d’un pied suite à une phlébite, Charles-Henri-Détré-Teder décéde.

Dès le 29 septembre 1918, dans un document intérieur que Robert Ambelain a jadis reproduit (Le Martinisme contemporain et ses véritables origines, Les cahiers de Destin, Paris 1948 pp. 26-27), Jean Bricaud annonce aux responsables et aux membres de l’Ordre Martiniste le passage à l’Orient éternel de la première lumière de l’ordre. Il se prévaut alors de sa succession, accompagnant sa signature des degrés 33, 90 et 95.

A 39

Jean Bricaud

Ces grades des rites unis, comme on disait alors, Bricaud ne les a certes pas usurpés. Il en était déjà revêtu du temps de Papus, ainsi que l’atteste la signature de son article nécrologique de l’hiérophante John Yarker, dans le n°36 du Réveil gnostique, en 1913.

Mais comment Bricaud a-t-il succédé à Charles Détré ? Reginald Gambier MacBean a reproduit quelques notes que lui avait communiquées Bricaud. De ces lignes nous extrayons le passage suivant :

« Papus mourut en 1916 (25 octobre), Téder lui succéda comme Grand Maître, puis il mourut à son tour en septembre 1918 en me transmettant (à moi Jean Bricaud) ses pouvoirs. Mais le rite était en sommeil. En 1019, je demandais à Reuss, en raison de la situation en France et selon mon désir, de faire revivre le Rite avec les membres qui restaient. Théodor Reuss, le 10 septembre 1919, me remit une patente datée de Bâle, où il résidait, me conférant tous pouvoirs pour constituer un Souverain Sanctuaire en France, et d’un autre côté le Grand Conseil des Rites Confédérés d’Ecosse me délivra le 30 septembre 1910 une patente me permettant d’établir en France tous les Rites du Grand Conseil (Rite Ecossais, Memphis-Misraïm, Sanctuaire Mystique (Mystic Shrine), Ordre Royal d’Ecosse, etc… »

Dans une lettre en date du 2 novembre 1928, Jean Bricaud écrit : « Par suite de diverses circonstances, le rite de memphis-Misraïm n’a pas prospéré, et lorsqu’éclata la guerre de 1914, il était presque en sommeil ; seule la loge « Humanidah » fonctionnait tant bien que mal. La guerre désorganisa tout. Après la mort de Papus, Téder s’occupa avec moi, à Clermont Ferrand, à réorganiser le rite (sur papier tout au moins, car il fallait attendre la fin de la guerre pour reprendre l’activité). En 1918 Téder mourut. Je dus attendre la signature du Traité de paix pour faire part à Reuss-Peregrinus qui était allemand, de la mort de Papus et de Téder. Après examen de la situation Théodor Reuss me transmit le 96e degré et me délivra le 10 septembre 1919 une patente imprimée en latin, me conférant tous les pouvoirs pour organiser en France un Souverain Sanctuaire, 95e degré du rite de Memphis-Misraïm et un Suprême Conseil 33e degré du rite écosais (Cerneau). De plus, après entente de Reuss Peregrinus avec T.M.F. Thomson, de Salt Lake City (Amérique) Souverain Grand Maître du Suprême Conseil des rites confédérés. Toutes ces patentes sont en ma possession. C’est alors que j’ai entrepris la réorganisation de Memphis-Misraïm en France ».

Un Souverain Sanctuaire du rite Oriental Ancien et Primitif de Memphis-Misraïm a donc été constitué en France avec l’autorisation de la Puissance Suprême du Rite : Grand Maître Général ; Très Illustre Frère Jean Bricaud, 96; Grand Chancelier : Très Illustre Frère baron de Thoren, 95; Grand Secrétaire : Très illustre Frère Ithier, 95e.

A 40

Jean II Bricaud

Le Suprême Conseil Confédéré et Grand Conseil des Anciens Rites Ecossais pour les Etats-unis d’Amérique, a délivré au Très Illustre Frère Bricaud une Patente, en date du 31 août 1919, l’autorisant à établir pour la France et ses dépendances un Suprême Conseil des Anciens Rites d’Ecosse (Early Grand National Scottish Rite) et Grand Conseil des rites, avec pouvoir et autorité pour gouverner les mêmes rites et Ordres que le Suprême and Grand Concil of Rite d’Ecosse. Les trois premières lumières en sont les Très Illustres Frères Jean II Bricaud, 33e, 90e, 95e, XLVII, X, Dép. Grand Commandeur ; Edmond Ithier, 33e, 90e, 95e, XLVI, IX, Grand Secrétaire.

Jean Bricaud se considéra donc légitime héritier des rites confédérés et transforma le titre de Grand Hiérophante en Grand Maître Général. Les Souverains Sanctuaires nationaux ont cessé de se rencontrer pour désigner leur Primus inter Pares. C’est seulement au Convent du Rite Ancien et Primitif de Memphis-Misraïm à Bruxelles de 1936 que Guerino Troilo devient Grand Hiérophante Mondial 98e, avec G. Boge de Lagreze, comme son Substitut.

Lorsque Bricaud devient le premier Grand Maître de France, il n’existe pas en France de Grandes Constitutions et Règlements Généraux. Bricaud hérite des Constitutions, Statuts et Règlements Généraux du Convent du Rite de Misraïm de 1886. Cependant en tant que responsable de la confusion entre maçonnerie égyptienne, gnostique et martinisme, il n’a pas pratiqué le Rite de Misraïm en France.

Dès 1920, Bricaud constitue de nouvelles loges des rites égyptiens sous les auspices de son Souverain Sanctuaire, en France et dans les colonies françaises.

En 1923, l’Eminent Frère Marco Egidio Allegri, était devenu Puissance Suprême du rite de Misraïm de Venise ainsi que Grand Conservateur à vie du Rite de Memphis de Palerme, tombé ensuite en sommeil en 1925.

A 41

 

Xxxxxxxxxx

×